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Il n'y a plus de voies romaines, mais il y a toujours des routes

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « Il n'y a plus de voies romaines, mais il y a toujours des routes », Saint-Christophe Magazine 36/1, janvier-février 1967, p. 7.[1]

Il n'y a plus de voies romaines, mais il y a toujours des routes

En sortant de Jérusalem vers le nord pour se rendre à l'aérodrome de Ramallah, l'automobiliste ralentit pour tra­verser un chantier. Les bulldozers ont décapé la colline d'une couche de sable. Et sur un dallage rectiligne les gravillonneu­ses préparent un macadam épais. C'est l'autoroute qui utilise la vieille voie romaine précédente : ce dallage rectiligne conduisait à Damas. La route authentique empruntée par saint Paul disparaît sous l'autoroute. Même l'avion suit une route balisée d'aérophares : la technique change mais le voyage demeure, et le cheminement humain continue; il s'adapte seulement.

L'Église s'adapte à ces changements de techniques.

Au Moyen‑Âge, l'Église, par charité pour les voyageurs, suscitait des Confréries de Pontonniers qui construisaient et entretenaient des ponts sur le Rhône. Elle installait au Col du Grand Saint‑Bernard des moines ‑ et des chiens ‑ pour secourir les pèlerins allant vers Rome.

Aujourd'hui, les Ponts‑et‑Chaussées s'occupent ‑ très bien ‑ des ponts. La S.N.C.F. transporte ‑ très bien ‑ les pèlerins par les tunnels sous les Alpes. L'Église n'a plus ce rôle technique désormais assumé en Europe par la collecti­vité. Elle est présente mais autrement.

Comment ? Cette Charité, qui lui faisait jeter un pont entre deux rives d'un fleuve, lui fait maintenant jeter des ponts entre les pays riches et les pays pauvres. C'est le développe­ment, « forme actuelle de l'authentique Charité de l'Église »[2].

Cette charité, qui la poussait à implanter des hôtelleries et des hospices le long des routes périlleuses, la pousse à implanter des Bons Samaritains auprès des points où le monde actuel laisse en péril les plus pauvres : les prisonniers, les migrants, les bidonvilles, les agonisants, ceux qui n'ont pas de toit, ni de travail, ni de pain.

La technique a changé mais la Charité demeure.

Le public, qui simplifie tout, se laisse séduire par les slo­gans faciles. Il suffit de lui annoncer que l'heure des structures est arrivée pour qu'il en déduise que la Charité est périmée. C'est raisonner comme Gribouille qui proclame : « L'âge du téléphone, c'est le progrès, donc l'âge de l'amitié est périmé. » Alors que le téléphone doit se mettre au service de l'amitié. Que serait‑ce qu'un téléphone sans amis ? Que serait‑ce qu'une super‑autoroute sans Bon Samaritain pour les victi­mes de la route ? Que serait‑ce qu'une paroisse super‑équipée techniquement mais sans charité active entre ses fidèles ? Que serait‑ce que l'avion Concorde reliant les continents à une vitesse supersonique s'il est rempli de passagers qui ne prati­quent entre eux aucune concorde ?

La Mutuelle Saint‑Christophe est une de ces modernes structures animées par la Charité au service de la route et des voyageurs.

Caritas Internationalis, qui fédère quatre‑vingt‑quatre Secours catholiques nationaux, est une autre moderne struc­ture de la Charité au service des plus pauvres.

Ensemble, nous ne serons jamais trop pour éduquer le public et lui faire deviner, à travers les techniques qui se per­fectionnent et les structures qui s'édifient, cette constante de l'Évangile : la Charité.

Mgr Jean Rodhain

Président de Caritas Internationalis

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Toi aussi fais de même, textes présentés par Paul HUOT-PLEUROUX, Paris, SOS, 1980, p. 68-70. OCR effectué sur Toi aussi fais de même. Dans Saint-Christophe magazine, l'article est précédé du chapeau suivant : « Des droits que confère une amitié bientôt trentenaire je voudrais user pour exprimer la reconnaissance de Saint-Christophe à Mgr Jean Rodhain. On ne "présente" pas le Secrétaire général du Secours Catholique, l'aumônier général des prisons, l'ancien aumônier général de l'armée. Disons-lui donc très simplement notre joie et notre respectueuse gratitude pour le message qu'il a bien voulu réserver à notre Revue. » M.F.A. (note de l’éditeur)

[2] Osservatore Romano du 9 octobre 1966, p. 1, col. 1.