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La messe en retard

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « La messe en retard », La Croix, 7 janvier 1967.[1]

La messe en retard

Voici une photo représentant des hommes affalés sur des chaises autour d'une table. Leurs têtes sinistres me font penser à un repas d'enterrement au bistrot du village. Mais la légende annonce qu’il s’agit d'une messe nouveau style. Ai-je le droit de donner mon avis sur ce style ?

C'est un travail de bon journaliste de présenter aux lecteurs des photographies inédites sur des réalités jusqu'ici ignorées. C'est cela le véritable reportage.

C'est ensuite un travail légitime pour le lecteur de chercher à comprendre ce qu’on lui révèle.

Si vous m'apprenez que ce pays produit une nouvelle espèce de tulipes, vous faites votre devoir de reporter. Mais vous me donnez, du même coup, le droit de chercher si ces tulipes nouveau style sont un progrès ou pas. J'ai le droit de donner mon avis, surtout si je suis usager, c’est-à-dire horticulteur. Tout en louant le journaliste qui me documente, j’ai donc le droit d'examiner le document, et puisqu’il s'agit de la messe, et que moi je suis prêtre catholique, j’ai deux fois le droit de parler.

Il ne s'agit pas de juger un pays admirable ni d'apprécier des diocèses pleins de vitalité. Non, je me limite strictement à me poser une seule question : quel est le progrès que me propose cette photo ? On nous dit qu'il s'agit d'une adaptation de la messe à l'homme d'aujourd'hui. Regardons de plus près.

Telle Compagnie Aérienne Hollandaise, pour attirer la clientèle vers ses avions, publie la photo de ses hôtesses impeccables, et de son pilote tiré à quatre épingles, avec le slogan : « Voyez comme ils inspirent confiance ! ». Et en effet, le public n'affluerait pas vers des avions au personnel débraillé. Instinctivement on penserait : « S'ils ne soignent même pas leur tenue, qu'est-ce que cela doit être pour leur moteur et leur mécanique ! » Ni le public, ni la masse n'estiment aujourd'hui le laisser-aller dans le travail professionnel.

Il y a cent ans, on admettait la ferme crasseuse et l'écurie boueuse. Aujourd'hui, le rural soigne son tracteur et ne tolère pas un grain de poussière sur son téléviseur.

On entend que le chirurgien ait une tenue impeccable pour toucher le bout de votre nez. L'homme de 1967 est exigeant pour la tenue de son dentiste, de son avocat. Un joueur de rugby qui se présenterait sur le terrain, en veston, sans le maillot de son équipe se ferait siffler par toute la foule. La profession comporte une tenue adaptée à la fonction.

Si je m'affale sur une chaise, les jambes croisées, sans m'être ni rasé, ni peigné, c'est le retour au « Café du Commerce » de 1860. Ce n'est pas un progrès, c'est un recul.

Pour consacrer le corps du Seigneur Jésus, si j'adopte un costume liturgique modernisé, je suis à la page. Si je suis débraillé je retarde. Une messe, dans ce style, est déphasée par rapport à l'homme actuel. Je n'y vois pas un progrès.

Le type du progrès aujourd'hui, c'est le cosmonaute. Actuellement, chaque garçon rêve de marcher dans l'espace comme un cosmonaute.

Ces cosmonautes ouvrent l'écoutille à l'instant exact fixé par le laboratoire de la N.A.S.A. à Cap Canaveral. On leur fixe le nombre de minutes de leur sortie : ils obéissent. On leur ordonne de visser un boulon ; ils obéissent. Ils demandent la permission de dormir ; le laboratoire situé à terre, à 20.000 kilomètres de leur habitacle, le leur permet : ils obéissent et ils s'endorment. On leur ordonne d'absorber une ration de tomates en purée : ils l'absorbent. Ils voudraient faire encore une révolution autour du globe ; non, ordre d'amerrir : ils obéissent.

Ils obéissent strictement, rigoureusement aux techniciens à terre. Et à terre, les techniciens, à leur tour, se conforment strictement et rigoureusement aux données que leur fournit l'ordinateur électronique.

Je suis séduit par la beauté et la grandeur de cette exactitude, de cette conformité, de cette obéissance moderne. Ce n'est plus l'esclavage obéissant à son maÎtre, ni le soldat à son centurion : c'est une obéissance plus délibérée, plus scientifique. Mais une obéissance rigoureuse à laquelle sont suspendus, à la fois la vie du cosmonaute d'aujourd'hui et le progrès de demain. J'espère qu'un nouvel Alfred de Vigny saura bientôt chanter la beauté et la grandeur de cette servitude qui n'est plus militaire, mais scientifique.

Pendant que le cosmonaute obéit strictement, l'enfant qui joue au cosmonaute avec un fil de fer et un cerceau, improvise et invente à sa guise : c'est son âge. C'est enfantin.

Dans cette science exacte qu'est la liturgie, louange du créateur exact des astres, ce divin Cosmonaute, il y a des laboratoires qui travaillent à préparer une louange plus adaptée. Et des millions de braves gens - fidèlement - se préparent à obéir aux nouvelles règles lorsqu'elles seront promulguées.

Si, sans songer à obéir, j'invente et j'improvise à ma guise, est ce que je ne deviens pas quelque peu enfantin ? Et, comparé au travail rigoureux et scientifique actuel, est-ce que cette fantaisie sans obéissance ne marque pas un certain retard ?

Le P. de Foucauld, célébrant devant les touaregs, n'omettait pas un iota de son rituel. Et s'il se fut affalé pour célébrer, je ne crois pas qu'un seul des Touaregs, hommes fiers, l'eut estimé.

Le souvenir du P. de Foucauld, célébrant la messe dans une obéissance scrupuleuse, garde en Afrique plus de rayonnement que les démonstrations des bricoleurs ès liturgie. L'exactitude, c'est la servitude du progrès, et en même temps le signe du progrès véritable.

On me dit que tout ceci est louable parce que ceci révèle un souci apostolique : on veut adapter le messe à l'homme d'aujourd'hui : c'est une bonne intention.

Il faut aussi adapter l'homme d'aujourd'hui à l'Eucharistie de toujours : c'est une bonne pédagogie.

Et la pédagogie prime les intentions

Mais même ce mot pédagogie je regrette de l'employer ici.

Ordinairement, il y a une pédagogie pour enseigner l'anglais, ou la chimie, ou l'algèbre : ce sont des problèmes ordinaires.

Mais le Mystère du Jeudi saint est extra-ordinaire Auprès des Barbares du Moyen-Âge, comme entre les mains d'un François-Xavier, l'hostie a toujours eu un rayonnement extraordinaire.

« Une force sortait de Lui et les guérissait tous ». L'Évangéliste en porte témoignage, car il avait vu : il avait la foi.

Dans le souci d'adapter la messe à nos humains centimètres, n'oublions pas de nous adapter nous-mêmes à ces mystérieuses dimensions...

Jean RODHAIN, prêtre

 

[1] Réédité sous le titre : « Une messe en retard » dans : Messages du Secours Catholique, n° 170, janvier 1967, p. 2-3. (note de l'éditeur)