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Le coq du clocher

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « Le coq du clocher », Messages du Secours Catholique, n° 174, mai 1967, p. 1.

Le coq du clocher

Voici un village de 330 habitants, dont on fait le tour en 30 minutes. Il est curieusement coupé par une rivière qui le sépare en deux parties inégales. Sur la rive droite, qui est fort escarpée, je ne rencontre que des villas confortables abritant à peine 100 personnes au total. Le contrôleur des Contributions m’a révélé que ce quartier d’affaires, où chacun travaille beaucoup, et qui groupe donc à peine le tiers de la population, détient cependant presque toute la richesse vive du village.

Ces 100 personnes ont un revenu annuel moyen de 750.000 A.F. chacune, soit dix fois plus, paraît-il, que le revenu annuel moyen des habitants de l'autre rive.

Dès que je traverse la rivière, je découvre sur la rive gauche un terrain parfaitement plat, mais dont les rues ont un aspect de bidonville.

Ici il y a souvent du chômage. La fréquentation scolaire est médiocre et l’état sanitaire inquiétant. Ici encore mon contrôleur m'a précisé que ce quartier sous-développé, avec ses 230 habitants, ne possède qu’un revenu moyen n'atteignant même pas 10% du total de la bourgade.

Le vieux médecin, qui demeure près du pont depuis cinquante ans, prétend que, dans son enfance, cette inégalité entre les deux rives n’était pas si accentuée. Il m’affirme que la colline s’enrichit de plus en plus, tandis que le revenu de la plaine augmente lentement, mais se dilue en raison de la natalité bien plus forte sur cette pauvre rive gauche.

J’ai arpenté tout le jour les deux secteurs de ce village, et j’ai dû constater que, en effet, la rivière marquait réellement une frontière entre deux situations inégales.

N'étant ni économiste ni sociologue, je n’ai pas pu expliquer ce contraste dans une bourgade qui présente cependant une unité géographique et humaine évidente. Est-ce l’état du sol ? Ou le manque de techniciens ? Ou l’absence de crédits ? Ou la carence de la municipalité qui provoque cette inégalité flagrante ? Je n’ose me prononcer. Mais le fait est là, évident, pour le voyageur qui survole à basse altitude ce curieux village coupé en deux.

Je tiens à terminer mon enquête par une visite au presbytère. Il a été assez récemment installé au beau milieu de la zone pauvre. Voilà qui est bien. Mais l'église paroissiale, toute encombrée de statues et de troncs comme au siècle dernier, est plantée triomphalement au sommet de la colline, où elle domine les villas. Comme je m’étonnais de cette implantation, le curé (un curieux curé avec des yeux inquiétants) m'avoua que sur la rive pauvre il n’y avait que 3% de chrétiens, tandis que dans ce quartier confortable la majorité des habitants étaient, sinon des pratiquants, tout au moins des baptisés.

Je compris la gêne du vieux curé et, en le quittant, je crus spirituel de remarquer en souriant : «  C'est un monde, votre paroisse. » Et il me répliqua : « Ce n'est pas un monde, c'est le monde entier. » Et il devint de feu. Et il me pria de tout multiplier par dix millions. Et il devint de braise. Et je vis les 3.300 millions d'habitants du globe divisés en deux parts. Et mon curé devint de flamme. Et je compris la division sur la mappemonde entre peuples développés et sous-développés. Et, tournant la tête vers son clocher parmi les villas fleuries, le regard de mon curé devint brûlant comme escarboucles. Et je compris la responsabilité des chrétiens en ce monde d'aujourd'hui, ce grand village divisé, ce village dont l'astronaute fait le tour en trente minutes...

L'arrêt du train en gare me réveilla brusquement dans mon compartiment surchauffé. J'avais rêvé. J'avais trop lu l'Encyclique. J'avais trop regardé par la vitre défiler les gares, les champs, les vignes, les villages et les clochers.

Mais pourquoi ce soir, rentrant de Rome, où vient de se tenir la première session de « Justice et Paix » consacrée au sous-développement, pourquoi ce soir, regardant de mon wagon défiler tant de clochers, suis-je saisi, comme si je les remarquais pour la première fois, par ces coqs plantés au sommet de chaque clocher ?

Par ces coqs qui semblent marquer l'horizon des nuages avec leur signe de fer ou de cuivre ? Ces coqs de clochers mille fois aperçus dansent-ils encore dans mon rêve, ou bien est-ce que, enfin bien réveillé, je commence à lire ce dernier texte du pape Paul VI ?

« Comme autrefois - et encore aujourd'hui - une fois construite l’église, ou la campanile, on met la figure du coq sur le sommet du toit comme symbole de vigilance pour la foi et tout le programme de vie chrétienne ; de même, sur l'édifice spirituel du Concile a été placé ce Comité « Justice et Paix » qui n'a pas d’autre fonction que de tenir l’œil de l'Église éveillé, son cœur sensible et sa main prompte pour l'œuvre de charité qu'elle est appelée à donner au monde, « de façon à promouvoir le progrès des peuples plus pauvres et à favoriser la justice sociale entre les nations »[1].

Notre monde si divisé...

Le coq sur le clocher pour nous réveiller.

La Foi qui illumine la réalité.

L'œuvre de charité...

Il est temps de nous réveiller...

Jean RODHAIN.

 

 

[1] Discours du Souverain Pontife aux membres de la Commission « Justice et Paix . (Osservatore Romano du 21 avril 1967, page 1, col. 1).

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