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Pâques à Jérusalem le point d'impact

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « Pâques à Jérusalem. Le point d'impact », La France catholique, 12 avril 1968.[1]

Pâques à Jérusalem le point d'impact

Autour du St Sépulcre les pèlerins sont légitimement choqués par les sempiternelles disputes des divers cultes chrétiens. Autrefois, on se battait à mort pour un tapis trop long. Aujourd’hui, coptes et arméniens, latins et orthodoxes sont séparés par des horaires qui ressemblent à un armistice. Je n’ai rencontré qu’un seul voyageur pour se réjouir de cette bataille : « Elles prouvent l'authenticité du Sépulcre me dit-il. S’il y avait le moindre doute, chaque culte aurait « son sépulcre » à lui et ferait réclame pour le sien. S’il y a 7 ou 8 tombeaux de la Vierge, c’est parce que personne ne se souvient du lieu de sa mort : il y a doute pour sa tombe. Tandis qu’il n’y a qu’un seul Sépulcre dont on se dispute la possession depuis 2000 ans parce que la mémoire des générations est restée frappée par ce quartier-ci où l’on crucifiait tous les condamnés et par ce tombeau-là d’où le mort sortit vivant. Cela frappe l’imagination. Cela reste. C’est un lieu unique. Et si on s’en dispute la possession, cette séculaire dispute prouve justement l’authenticité du Sépulcre de Jésus ressuscité. »

Depuis lors, les psalmodies aigres et discordantes des rites concurrents ne me fendent plus le cœur : en les écoutant je m’agenouille réconforté devant ce lieu indiscuté. Ici, même la dispute est un signe.

Il est de haute mode aujourd’hui de mépriser les reliques. Les clercs reconduisent les reliquaires au grenier - ou les revendent, hélas, aux antiquaires. Et dès qu’un pèlerinage à un tombeau est populaire, il est de bon ton de s’abstenir pour être soi-disant plus près du peuple.

Il est indiscutable en effet qu’un ossement ne prouve rien et que de véritables fabriques ont dû fournir les dévots amateurs de reliques. Mais quand les bulldozers au nord de Jérusalem mettent à nu les dalles du « chemin de Damas », c'est un signe indiscutable : aucun faussaire n’est capable de fabriquer une voie romaine de 800 kilomètres. Quand vous allez à Jéricho, non pas en autocar climatisé, mais à pied par la vieille route du défilé rougeoyant, vous êtes saisi par ce coupe-gorge où le Christ fixe la parabole du voyageur assailli, découvert par le Bon Samaritain. Quand partant de Béthanie pour cheminer par les oliveraies de Betphagé, vous basculez tout à coup au sommet du col sur le paysage de Jérusalem étincelante du soleil : c’est indiscutablement en ce lieu du trajet inchangé que Jésus a pleuré sur la ville. Ce paysage de Jérusalem est une relique. Ce pays est marqué dans le sol et dans la pierre. La semaine pascale à Jérusalem est une grâce : la ville parle à celui qui sait écouter.

Nos penseurs profonds qui foisonnent à toutes les super-commissions décrètent que le monde actuel est parvenu à un tel degré d’angélisme qu’il ne supporte plus les signes dont nos misérables grands pères avaient encore besoin. La pluie de roses qui ravissait la pauvre Thérèse de l'Enfant Jésus serait ridicule en 1968. Les cierges des processions font hausser les épaules, et la messe serait plus parlante si elle était expédiée en pull-over rapiécé.

Or j’ai assisté de bout en bout à la longue liturgie laïque de l’ouverture des Jeux Olympiques de Grenoble. Qu’est ce que j’ai vu ? et 100 millions de téléspectateurs en ont aussi été témoins.

Primo : une pluie de roses (parfumées) lancée par hélicoptères. Et pour recueillir ces « reliques » j'ai vu tous les assistants - même les plus grands de la tribune officielle - tendre la main pour ensuite confier ces souvenirs avec dévotion à leur portefeuille.

J’ai vu ensuite des porteurs de flambeaux processionner tandis que la foule - sans hausser les épaules - suivait leur course avec de pieux regards et écoutait battre leur cœur dans un dévot silence.

J’ai vu enfin 2200 célébrants-champions s’avancer et officier dans des costumes d'une coloration, d’une somptuosité, d’un luxe auprès desquels nos chasubles et nos dalmatiques actuelles ne sont que de médiocres chiffons.

Cela a coûté des centaines de millions : je m’en réjouis car la preuve du besoin de signes n’a pas de prix. Quand on retire la liturgie au peuple, il la reconstruit à sa façon. Avis à nos liturges étriqués qui remplacent le silence et les signes par leurs imbuvables bavardages microphoniques.

A Jérusalem, il y a dans la nuit pascale, de multiples processions de cierges multicolores. Au matin de Paques il y a d'interminables encensements de la Croix et du Tombeau. Il y a - toute l'année - sur le parvis du Temple - le peuple musulman prosterné et recueilli. Et depuis quelques mois il y a tout autour, la lamentation des murs : Jérusalem, à Pâques, est une ville parlante...

Si seulement il n’y avait que l’encens et les cierges.

Mais depuis le cri si bien enregistré : « que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[2] ». Mais, depuis le signe du grand voile du Temple déchiré du haut en bas, comme cette ville reste marquée : Jérusalem, Hiroshima du surnaturel.

A Noël j’avais passé la journée, dans leurs très pauvres tentes, avec des gens de Jérusalem réfugiés sur la rive-est du Jourdain. Avec ceux de Bethléem, d’Hébron, de Naplouse et de Gaza, ils étaient 56.000 à camper-là, ayant tout perdu dans leur fuite.

A Pâques que voyons nous au même endroit ? Je laisse la parole au très officiel rapporteur de l'office des Nations Unies, responsable de ces réfugiés :

« L'impression que donnent ces étendues immenses qui, il y a quelques jours encore, étaient jalonnées de larges espaces couverts de tentes sous lesquelles s’abritaient des dizaines de milliers de réfugiés, étendues maintenant désertes, est affligeante. Les cultivateurs eux-mêmes, installés dans cette région, sont partis se réfugier, eux aussi à l’intérieur du pays. ».

« Ainsi donc, en l’espace de moins de huit mois, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, des vieillards et des malades ont été quatre fois contraints d’abandonner leur domicile. ».

« Ne restent sur le sol que des boites de conserve et des cartons vides, des papiers et les marques de l’emplacement des tentes qui s’y trouvaient plantées jusqu’au moment de la fuite des réfugiés.

Je ne peux effacer de ma mémoire la vision bouleversante d'un couple de vieillards se tenant par la main et marchant péniblement sur le bord de la route, ayant à bout de bras tous leurs biens, et qui s’en allaient à pas hésitants, Dieu seul sait vers quel destin... ».

Comme un immense troupeau de Panurge, 56.000 personnes se sont enfuies à plus de 80 kilomètres dans les montagnes où « les œuvres » leur reconstruisent de nouveaux camps.

« Une part importante des dépenses effectuées dans les camps de la Vallée, principalement pour la construction de routes ou d’allées cimentées et pour l’installation de l'eau, a été faite en pure perte. »[3].

Tout ceci se passe à Pâques 1968 en face de Jérusalem dans ces montagnes de Rama, où Rachel pleurait ses enfants morts (Mat.11-18).

Et cela aussi est un signe.

Quand un Boeing s’écrase au flanc d’une colline on nous décrit le « Point d'impact ». Arbres calcinés. Moteurs profondément enfoncés dans le sol. Débris éparpillés sur 200 mètres.

Et dix ans après la végétation a tout effacé.

La Rédemption a eu un point d’impact localisé exactement. Vendredi saint et Pâques se sont enfoncés dans le sol de Jérusalem. Deux mille ans de végétation n'ont rien effacé. Les pierres crient encore[4]. A Jérusalem les signes parlent toujours : un peuple déchiré.

Jean RODHAIN

 


[1] Réédité dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 145-149, sous le titre : « Pâques à Jérusalem ».
 

[2] Mat. 27,25.

[3] rapport UNRWA. Courvoisier 18.4.68, p.5 et 6.

[4] Luc 19.40