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Un mois en Amérique latine

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Un mois en Amérique Latine », Messages du Secours Catholique, n° 189, septembre 1968, p. 3.

Un mois en Amérique latine

(simple carnet de route)

7 août : Le paquebot solitaire

Ce paquebot français parti du Havre vers l'Amérique fait régulièrement escale au Portugal, puis aux Açores.

- Mais son immobilisation en mai-juin l’oblige, pour retrouver son calendrier de rotations, à filer, sans escale aucune, droit sur les Antilles.

- Mon voisin de cabine triomphe, car il voit dans cette anomalie « une répercussion mondiale de nos grèves françaises ». Les passagers triomphent beaucoup moins.

- Le paquebot traverse donc l’Atlantique en ligne directe en dehors des itinéraires habituels. Nous serons six jours en mer sans rencontrer un seul navire. Une mer immense. Depuis 20 siècles l’homme n’a rien changé à cette mer. Un soleil qui se lève à l’heure exacte. Et l’homme n’a jamais pu retarder ou avancer d’un millionième de seconde l’horaire de ce soleil : Limites de l'homme.

9 Août : Les Laurentides

Demain, Saint Laurent. Pour fêter ce cher diacre, j’ai passé une partie de la nuit sur la passerelle à compter les étoiles filantes. Vous savez tous que c’est la nuit de l’année qui est marquée par une densité spéciale d’étoiles filantes dans la zone de la Voie Lactée, et que les marins, qui y reconnaissent les étincelles du gril de saint Laurent, appellent ces étoiles du 10 août les « Laurentides ».

Parmi les passagers du bateau, quelques familles de Colombie. Première découverte de cette aptitude au dialogue, de cette extraordinaire gentillesse souriante du peuple colombien.

12 août : Tropique du Cancer

Les poissons volants font leur apparition. Je passe des heures à la proue du navire, car c’est là qu’ils sont le plus nombreux. Et c’est merveilleux de voir ces flèches à géométrie variable[1] plus brillantes que les libellules, filer au-dessus des vagues et ricocher avec une précision impeccable. Voilà un spectacle dont les passagers d’avion ficelés dans leur boîte hermétique seront toujours privés.

14 Août : Bogota.

Le paquebot est abandonné à Pointe-à-Pitre. L’avion prend le relais. Un « De Profundis » pour le Révérend Père Gabel en franchissant la colline où son avion s’est écrasé cet été. On survole le Venezuela, et voici Bogota (altitude 2.600 m) à l’instant où s’ouvre son Congrès Eucharistique International. J’ai vu ceux de Barcelone (1952) et de Munich (1960). Celui-ci est - en un certain sens - mieux organisé. Depuis deux ans, des équipes ont parcouru toutes les paroisses et diffusé des brochures remarquables sur l’esprit du Congrès.

L’étranger s’étonne d’un encadrement militaire trop visible des manifestations. Mais dès qu’on a vu la manière dont le Pape a été bousculé par la foule - clergé en tête - on regrette, au contraire, que le service d’ordre ne soit pas plus nombreux.

L'assemblée comporte 700.000 places assises[2] avec, au centre, une petite rotonde qui servira ensuite d’église paroissiale. Dans la rotonde, les cérémonies sont d’une liturgie hardiment adaptée, mais malheureusement alourdie par des discours épiscopaux illimités.

La foule ne peut pas apercevoir les cérémonies. C’est une erreur de vouloir, pendant sept jours de suite, contraindre un tel rassemblement à ne rien voir. Les transistors aident à suivre. Et la foi de ces braves Colombiens maintient la plupart en place. Mais toute cette liturgie de masse est à re-créer.

Grande déception au sujet du chiffre réel des pèlerins. Le grand hôtel de Bogota a eu 283 réservations annulées le premier jour. Les pèlerins laïcs français n’atteignent pas la trentaine. Seule, la présence du Pape en fin de semaine amènera une foule des environs immédiats. Tous les journaux exposent le déficit du commerce et des hôteliers. Seul résultat positif : la ville a fait un travail d’urbanisme extraordinaire depuis deux ans en vue de préparer ce Congrès. D’où le slogan : « Le meilleur maire de Bogota depuis 50 ans, c'est Paul VI. »

22 août : Paul VI.

Pour la première fois depuis vingt siècles, un Pape vient en Amérique latine. On guette son premier geste.

S’il salue le Chef de l’État, on criera à la collusion politique. S’il serre la main de X ou de Y, on cherchera comment celui-ci était étiqueté et, on y verra un symbole. S’il défile devant les troupes, on parlera de triomphalisme.

Le Pape évite toutes ces critiques en descendant d’avion, il tombe à genoux, s’incline jusqu’à terre et, dans un geste biblique, il baise le sol. Il salue en priorité cette terre de tant de souffrances. Voilà son premier geste[3].

Le 3 septembre, donc 10 jours après le départ du Pape, à la radio, le Président de la République de Colombie fait un long discours. Il explique que Paul VI a ouvert les yeux à tous - amis et adversaires - sur le problème de la pauvreté.

Même l’illettré qui n’aurait rien compris aux discours du Pape a vu à la télévision Paul VI visitant, hors de tout protocole, les quartiers les plus pauvres.

Car il y a autour de cette ville modèle des quartiers pauvres interminables.

J’y ai passé trois journées. On ne sait de quoi s’étonner le plus : ou de cette misère inimaginable en Europe, ou de cette amabilité souriante - inimaginable aussi chez nous - de ces miséreux.

26 août : Medellin

Medellin, ville industrielle de un million d’habitants, au creux de la Cordillère des Andes, ou plutôt un noyau industriel au creux de banlieues misérables. Trois fois, j’ai visité ces banlieues et trois fois j’ai trouvé en service permanent de petites communautés de religieuses françaises. Que les discoureurs à structures viennent donc une fois dans leur vie toucher du doigt ce travail concret...

Invité par le Saint-Siège, je participe donc aux travaux de la seconde conférence épiscopale de toute l’Amérique latine qui se tient à Medellin.

Cette assemblée recommence le Concile Vatican II avec toutes les tensions du Concile. Et, en plus, cette surtension d’un continent à la veille d’une révolution sociale et peut-être d’une révolution tout court. Un amateur d’images disait au Congrès de Bogota : « Ils sont en train de faire le vœu de Louis XIII sans se douter qu’ils sont en 1780... » La boutade est inexacte à Medellin, car ces évêques sont bien au-delà de Louis XIII et les interventions clairvoyantes et cruellement précises n’ont pas manqué.

J’ai rarement entendu exposer avec plus de lucidité et de courage le tableau de la pauvreté immense de ces pays et, en même temps, la responsabilité en ce domaine de l’Église du Christ qui doit être l’Église du Christ pauvre.

Le Français fraîchement débarqué est frappé par la fréquence du refrain « violence » et il s’imagine que l’épiscopat et le clergé ici sont plongés dans un bain de violence. On est ramené au bon sens par un vieux curé de la brousse colombienne : « A Lyon, les Lyonnais sont tellement habitués au brouillard qu’ils n’y pensent plus. En Amérique du Sud où il y a une révolution tous les lundis matin, on n’y prête plus guère attention. Ne vous laissez donc pas obséder par le mot violence... »

Enfin, dans cette Conférence épiscopale, ce qui m’a frappé le plus, c’est le climat de confiance qui y règne. Point de cachotteries enfantines. Les délégués laïcs et les experts assistent et participent à toutes les réunions sans exception... Et ils peuvent témoigner que, dans le très vif affrontement des idées, la fraternité souriante et l’humour n’ont jamais manqué.

5 septembre : Un autre monde...

Depuis un mois, j'ai entendu en moyenne trois ou quatre conférences par jour sur la situation sociale en Amérique latine. Je suis saturé, le n’en peux plus.

Alors je vais passer ma dernière matinée dans les souks. À Istanbul, j’ai admiré les souks des bijoutiers. À Saigon, les souks aux cuisiniers délicieux, ici, je découvre les souks des fruits que je n’ai jamais vus. Des étalages kilométriques de Paradis terrestre (sans pommes). Et mes guides m’expliquent : « Ici, c’est une des terres les plus riches du monde. »

Allez donc y comprendre quelque chose !

L’avion survole au clair de lune la Cordillère des Andes et file à 900 km-heure vers l’Europe. Je quitte un autre monde. Je n’en dirai rien. Il faudrait y passer quelques années pour faire un reportage honnête.

Jean RODHAIN.

 

 

[1] Expression à la mode, mais qui est absurde. La géométrie est une discipline mathématique qui ne varie pas. Ce qui varie dans certains avions - et chez les poissons volants - ce sont les surfaces.

[2] La moitié inoccupées.

[3] Parmi les Chefs d'État existants, j'essaye de me représenter celui qui ferait un geste semblable...