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Anxiété et drame de conscience chez les responsables de l’aide au Nigeria-Biafra

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Entretien avec Mgr Rodhain : anxiété et drame de conscience chez les responsables de l'aide au Nigéria-Biafra. Propos recueillis par Pierre Gallay », La Croix, 6-7 juiillet 1969.

Anxiété et drame de conscience chez les responsables de l’aide au Nigeria-Biafra

Mgr Rodhain, président de la Caritas Internationalis, a déjà, à deux reprises dans les interviews qu'il nous a accordées les 14 février et 7 mars de cette année, fait le point sur l’aide interconfessionnelle apportée au Nigeria-Biafra.

Devant la situation extrêmement grave dans laquelle se trouvent les populations vivant dans le réduit biafrais (7 à 9 millions d'habitants selon les estimations) par suite du blocus nigerian, les responsables des divers organismes d'entraide interconfessionnelle constituant la Joint Church Aid se réunissent d'urgence le lundi 7 juillet à Genève. Nous avons demandé à Mgr Rodhain, à la veille de son départ pour Genève, de nous dire quelles sont les possibilités qui demeurent.

- Je dois d'abord souligner l'anxiété extrême et le drame de conscience dans lesquels se trouvent actuellement les responsables des organismes d'entraide aux victimes innocentes, femmes et enfants, de la tragédie Nigeria-Biafra. D'une part, les vols vers le réduit biafrais sont interrompus en raison des attaques de l'aviation nigeriane, ce qui a fait augmenter considérablement le taux de mortalité des enfants ; de l'autre, un certain nombre de pilotes, malgré les risques, se déclarent prêts à reprendre les vols de nuit si nous en acceptons la responsabilité.

On nous demandait de répondre télégraphiquement. En tant que président de la Caritas, j'ai d'onné l'ordre de reprendre les vols, tout en sachant à quels dangers les ëquipages sont exposés. Mais peut-on hésiter quand il y va, par ailleurs, de la vie de tant d'enfants ?

Ces vols ont donc repris actuellement sur une petite échelle, à raison de deux ou trois par nuit seulement. Ils servent à transporter ce dont on peut le moins se passer -- des médicaments, du plasma sanguin - et à relever le personnel hospitalier, médecins et infirmières.

Mais comme le ravitaillement alimentaire n'est plus possible, les 9/10 des centaines de centres de distribution que nous avions mis en place sont maintenant fermés.

C'est d'autant plus grave que ces centres qui, jusqu'à ces derniers temps, alimentaient principalement les enfants, aidaient de plus en plus des adultes et des vieillards, victimes des effets de la sous-alimentation.

- Quelles sont les ressources propres du pays ?

Nous avons aidé aux semailles dans les rizières. Les récoltes sont bonnes. Mais c'est sans proportion avec les besoins. On se trouve d'autre part dans un pays sans commerce, sans industrie, sans travail. Les hommes sont au front.

Sur les marchés, femmes et vieillards vendent leurs meubles, leurs derniers vêtements, pour essayer d'acheter une ration de riz. Il y a un appauvrissement général de la population. Les organismes de secours avaient pris en charge les plus démunis, les enfants, mais il leur est impossible de prendre en charge toute la population...

- Où en sont les pourparlers pour un pont aérien de jour ?

Nous demandons depuis le début un accord pour un pont aérien de jour. En principe, les deux parties en présence sont d'accord, mais pour passer du consentement à l'application, il faut obtenir de part et d'autre des accords sur l'horaire, les aéroports de départ et d'arrivée, les moyens de contrôle.

Or, pour l'instant, nous nous heurtons de part et d'autre à de multiples objections pratiques qui se prolongent dangereusement.

Par exemple, il est normal que les cargaisons transportées soient contrôlées, il s'agit de bien prouver qu'elles ne contiennent que des vivres et des médicaments, à l'exclusion de tout matériel militaire.

Mais pour obtenir la nomination des experts et la localisation des contrôles, les pourparlers avec les uns et les autres traînent en longueur.

Il faut tenir compte aussi de la mentalité des populations de ces régions. Les autorités biafraises refusent jusqu'ici que les cargaisons soient inspectées ou même regardées par les autorités nigerianes. La croyance aux sorciers et aux sorts jetés explique en grande partie ces appréhensions

- Et les secours par voie maritime ?

Une autre hypothèse envisagée est l'envoi de secours par voie maritime et fluviale. Des cargos accéderaient très facilement à certains points de la côte, et des barges à fond plat pourraient remonter le Niger jusqu'à Onitsha ou bien aller jusqu'à Calabar.

Un seul cargo transporterait un tonnage égal à celui du pont aérien pendant quinze jours. Ce serait beaucoup plus économique, plus rapide et infiniment moins dangereux.

Mais, là encore, nous piétinons parce qu'il faut obtenir des deux parties un accord sur les voies à emprunter, les points de débarquement et la composition des commissions de contrôle. Des enfants par milliers payent de leur vie la facture de ces retards.

- Continuez-vous de recevoir beaucoup d'aide ? Est-ce que les chrétiens font tout ce qu'ils peuvent ?

Plusieurs fois, nous avions tait des pronostics fort sombres, au point que l'an dernier, nous pensions ne pas pouvoir tenir jusqu'à Noël.

Or, contrairement à nos pronostics, la générosité des chrétiens, principalement en France, a été d'une constance étonnante : jamais nous n'avons reçu aussi abondamment et aussi réguliérement des envois de fonds.

Mais à côté de cette générosité admirable des laïcs, il y a des silences. Dans trente ans, ceux qui dépouilleront les procès-verbaux et les comptes rendus de certaines assemblées, de certains congrès, de certaines commissions s'étonneront que tous les problèmes locaux de notre hexagone aient été evoqués, tandis qu'un silence total était observé au sujet de ce drame mondial, le Nigeria-Biafra.

A l'époque de la collégialité et du peuple de Dieu, il semble que ce drame actuel des enfants au Nigeria-Biafra devrait figurer, ne serait-ce qu'une seule minute, au programme de toute réunion du peuple chrétien.

Recueilli par Pierre GALLAY