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Devant le micro

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Devant le micro », Messages du Secours Catholique, n° 193, janvier 1969, p. 4.

Devant le micro

Le 6 décembre, pendant 40 minutes, les auditeurs de R.T.L Radio-télé-Luxembourg ont interrogé Mgr Rodhain, secrétaire général du Secours Catholique et président de Caritas Internationalis. Voici quelques-unes des questions posées.

Pour simplifier la composition nous avons adopté les sigles suivants :

Mgr R. : Mgr Jean Rodhain.

J. C. : Jean Carlier, directeur des services d’informations de R.T.L., meneur du débat.

A : Auditeurs posant les questions.

A - « Monseigneur, si vous étiez l’évêque de l’abbé Camilo Torrès, et que celui-ci vous ait dit : Je voudrais me battre dans le maquis. Que lui auriez-vous répondu ?

J. C. - C'est une question assez dure, celle-là, Monseigneur... Dès le départ !... Pourriez-vous, s’il vous plait, dire d’un mot qui était Camilo Torrès pour les auditeurs qui ne le sauraient pas?

Mgr R. - Camilo Torrès était un prêtre excellent, un prêtre modèle de Colombie qui, un jour, en effet, a demandé à la Hiérarchie l’autorisation d’abandonner l’état ecclésiastique et de partir au maquis - où il est parti pour se battre et où il a été tué quelques semaines après.

J. C. - Alors la réponse maintenant ? Si vous aviez été son évêque, l'auriez-vous délié de ses vœux pour le laisser partir au maquis ? Il y a derrière tout cela le « Tu ne tueras point », malgré tout...

Mgr R. - Je n’arrive pas à me mettre à la place d’un évêque, mais la question me passionne. Je m’imagine auteur dramatique essayant de monter tout un drame autour de cette rencontre de l’évêque et de Camilo Torrès.

J. C. - ...Graham Greene...

Mgr R. - D'abord les cinq premières minutes l’évêque explique à Camilo Torrès qu’il respecte sa liberté et que, par conséquent, il le laissera agir comme il le voudra. Deuxièmement, pendant cinquante minutes, j’imagine le dialogue de l’évêque expliquant ce qu’est le vrai prêtre, le prêtre discret, le prêtre silencieux, le prêtre sans tapage qui connaît ses brebis et que ses brebis connaissent, qui est le confident de tout son troupeau et qui, à l’image de tous les prêtres, depuis tous les siècles, d’une façon paisible, et non guerrière, se donne à son troupeau. J'imagine même, à la fin de l’entretien, l’évêque entraînant Camilo Torrès par le bras et tous les deux allant à la chapelle terminer l’entretien par une prière commune. Et puis, enfin, dans les cinq dernières minutes, je vois très bien l’évêque - parce qu’il est obligé d’instruire son troupeau rédigeant une note pour dire publiquement qu’il désapprouve la décision prise par Camilo Torrès parce qu’il faut tout de même (l’évêque est un chef, l’évêque est un docteur) qu’il enseigne à ses diocésains et à son troupeau, ce qu’est un vrai prêtre et où est sa place... Voilà le minutage de mon dialogue...

Une deuxième question

A. Monseigneur, la France semble être un pays de la mendicité : un dimanche, on quête pour les aveugles, un autre pour les paralysés, après ce sont les vieillards, les tuberculeux, le cancer, quand ce n'est pas pour un château... N’y a-t-il pas là un abus qui risque de lasser certaines bonnes volontés ?

J. C. - Appel abusif à la charité, Monseigneur.

Mgr R. - Je trouve que c'est un acte regrettable, non seulement parce qu’il risque de lasser le public, mais surtout parce que l’État devrait, en toute justice, aider les vieillards, s’occuper de ses orphelinats, équiper les prisons d’une façon moderne et sociale, et il est tout à fait anormal que ce soit une quête sur la voie publique qui se substitue à l’État.

Mais, par contre, j’admets que, de temps en temps, il y ait un appel au public pour faire une expérience pilote, pour prendre certains risques de façon à essayer d’entreprendre, en faveur de certains handicapés, une expérience : il est intéressant, à ce moment-là d’associer l’ensemble du public pour qu’il comprenne davantage les problèmes qui se posent. Mais ceci, de temps à autre, pas plus.

J. C. - Voilà une lettre qui nous dit « Comment évangéliser le monde des pauvres quand l’Église est comprise par eux comme le pilier du monde capitaliste ? Que pensez-vous faire pour changer cette vision de l’Église ?

Mgr R. - Tant que l’Église sera considérée comme le « pilier du monde capitaliste », il n’y aura rien à faire. Par conséquent, il faut, premièrement, changer dans l’Église tout ce qui est contraire à la pauvreté. Mais, deuxièmement, il faudrait aussi que tous ceux qui disent cela ne se bornent pas à des slogans et à des étiquettes. Que l’Église change et qu’elle prenne un visage plus pauvre, mais que ceux qui l’attaquent changent aussi, s’il vous plaît ! Pourquoi se contenter de slogans faciles. « Piller du monde capitaliste », qu’est-ce que cela veut dire ? Quand on enlève un pilier, l’édifice s’écroule. Si l’Église était supprimée, le monde capitaliste ne s’écroulerait pas du tout : il se porterait très bien, il ne changerait pas. Cette expression « piller du monde capitaliste » est un slogan qui ne veut rien dire. Que l’Église s’appauvrisse, d’accord ! Mais que ceux qui l’attaquent acceptent de dialoguer sérieusement, c’est-à-dire autrement qu’avec des slogans.

Une autre question

A. – « Bonsoir, Monseigneur. je m’appelle... (?) et j’ai douze ans. Voici ma question : Vous êtes souvent à Lourdes. Vous y avez créé une Cité-Secours. Croyez-vous que Bernadette a réellement vu la Sainte-Vierge ? »

J. C. - Voilà qui nous change des problèmes d’argent, Monseigneur.

Mgr R. - Ah ! Comme il est reposant de dialoguer avec une enfant de douze ans. Merci, mademoiselle. Réponse : quand on lit les minutes du procès de Jeanne d’Arc, je suis très frappé de voir les réponses fraîches, spontanées, pleines de bon sens de Jeanne d’Arc à ses juges. Je crois son témoignage. Quand on lit les procès-verbaux des interrogatoires de Bernadette, interrogée tantôt par des journalistes, tantôt par le préfet, tantôt par le commissaire de Police, tantôt par l’évêque, on est frappé par les réponses fraîches, spontanées, pleines de bon sens de Bernadette. Voilà pourquoi je crois que Bernadette a dit vrai. Le jugement favorable de l’Église s’est ajouté à tout cela. Je fais confiance à Bernadette et à l’Église. J’y crois.

Une autre question

A. - Bonsoir, Monseigneur. On a dit, Monseigneur - et je crois bien que c'est vous-même - que nous étions dans un monde de fous où quatre hommes sur cinq n’ont pas le nécessaire pour vivre. L'incessante montée des pauvres et l’écart de plus en plus grand entre les pays de la faim et les pays riches nous angoissent. Dieu ne risque t-il pas d'être emporté dans cette tourmente ?

Mgr R. – L’angoisse dont vous faites preuve est un reflet exact de l’Encyclique Populorum Progressio et toute cette encyclique est basée, justement, sur cette équation terrible du monde de la faim et du désaccord de plus en plus grand du déséquilibre entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Maintenant, quant à ce que « Dieu soit emporté », je n’y crois pas. Il faut voir l’histoire avec des perspectives très vastes. Depuis les hommes des cavernes, depuis les Babyloniens et les Assyriens, depuis les premiers apôtres, depuis des milliers d’années, Dieu a fait se lever exactement son soleil à la minute exacte tous les matins : l’humanité n’y a rien changé. Dieu est le Créateur, ce ne sont pas nos petits événements - si douloureux soient-ils - qui changent quelque chose à Celui qui a créé le monde.

A. - Une question sur le tiers-monde, encore, s’il vous plait ? En faveur du développement du Tiers Monde, vous prônez les « Micro-réalisations ».

Mgr R. – C’est exact !

A. – « Ne craignez-vous pas que de creuser un puits au Dahomey ou de construire une bergerie au Congo ne soit rien de plus qu'une goutte d’eau dans la mer ?

J. C. - Monseigneur, qu’est-ce que c’est qu’une « Micro-réalisation » ?

Mgr R. - Une « Micro-réalisation », comme son nom l’indique, c’est, contrairement aux plans d’ensemble des Etats qui construisent un port, une autoroute ou un aérodrome, le souci de rechercher des choses très petites, suggérées, proposées par le village indien ou africain, et de trouver, en France, une paroisse ou un collège qui s’y intéresse. C’est petit, c’est microscopique comme le levain, comme la fermentation. Cela ne résout pas tous les problèmes. Mais notre siècle est l'âge des très petites choses. On a découvert les microéléments : chaque ordinateur travaille avec des éléments transistorisés microscopiques. Les centrales atomiques, les usines pétrochimiques sont parties de laboratoires équipés de microscopes. Apprendre à tracer un sillon, s’acharner à creuser un puits sont de très petites réalisations. C’est le secret de faire grand, c’est la méthode de l’âge atomique, c’est la clé du développement, c’est la charité en avance de cinquante ans, c’est pédagogique. Cela ne résout pas le problème : c'est une pédagogie, rien de plus. Si je mets une goutte d’eau dans de l’eau, je perds mon temps. Si je mets une goutte de levain dans la pâte, ça fermente. Voilà la méthode des Micro-réalisations.

A. - Quelle est votre opinion sur l’existence de Dieu et de Satan ?

Mgr R. - Je n’ai pas d’opinion, j’ai des convictions. Je suis chrétien. Je suis prêtre. Je crois donc en Dieu. C’est une conviction.

Ce devait être la dernière[1]

A. – « Quelle différence y a-t-il, à votre avis, entre un chrétien et celui qui n’a pas la foi ? Si les deux ont bon cœur, est-ce que cela ne revient pas au même ?

Mgr R. - Permettez que je prenne une comparaison. Je porte des lunettes, parce que j’ai une mauvaise vue. Vous avez une vue excellente. Vous possédez une qualité que je n’ai pas. Nous ne sommes pas pareils. Même si nous avons tous les deux bon cœur, cela ne change rien à ce fait indiscutable : vous possédez une acuité de la vue que moi je ne possède pas.

De même celui qui a la foi possède une clairvoyance, une certitude qui est un avantage sur celui qui n’a pas cette clairvoyance et cette certitude. Tous les discours, tous les compliments ne changeront rien à ce fait, à cette différence.

Cela dit, il faut être extrêmement prudent avant de poser sur quelqu’un l’étiquette de « croyant » ou celle d'incroyant.

Dans l’Évangile, le Seigneur cite en exemple le Centurion, le Samaritain et rien ne nous indique qu’ils étaient catalogués dans le public comme des hommes de foi. Chaque homme recherche Dieu en secret et rien ne nous signale extérieurement à quel point de ce chemin caché chacun se trouve. Mais, dans cette recherche de Dieu, celui qui aime son Prochain avance plus vite. Voilà le réconfort apporté par l’Évangile à tant d’hommes qui ont tant de mal à trouver la foi...


[1] Cette question posée n’a pas pu passer sur l’antenne, l’horaire d’une émission étant impératif.