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Fleur bleue

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Fleur bleue », Messages du Secours Catholique, n° 194, février 1969, p. 1-2. [1]

Fleur bleue

- Si un jour dans ta tête tu installes un ordinateur

- Ajoute aussitôt 100 fleurs bleues dans ton cœur.

« Ah ! quelle bonne école qu’un verger, qu’un jardin ! et quel bon pédagogue, souvent, on ferait d’un horticulteur ! On apprend plus de choses, souvent, pour peu que l’on sache observer, dans une basse-cour, un chenil, un aquarium, une garenne ou une étable que dans les livres, et même, croyez-moi, que dans la société des hommes où tout est plus ou moins sophistiqué. »

C’est le professeur Binet qui cite ces lignes, extraites du livre « Les faux monnayeurs »[2] au début de l’admirable promenade qu’il vient d’éditer sous le titre « Un médecin aux champs »[3].

En Orient, il suffit de marcher sur une piste ou le long d’une rivière pour rencontrer le vieux paysan ou le jeune berger. Ils n’ont jamais rien lu, mais ils savent observer. D’un regard, ils vous ont jaugé. En écoutant leurs phrases, courtes, on s’aperçoit qu’ils connaissent les étoiles, les herbes et les gens, mieux que tant de bacheliers. Mais pour découvrir ces hommes il faut quitter l’hôtel, il faut s’arracher au bar de l’aérodrome, et, sans caméra, ni bloc-notes, marcher longtemps, seul avec eux...

« Ça m’a pris du temps à comprendre : habitué au langage des livres, j’étais fermé au signe des pauvres ». Qui a écrit cela ? Un rat de bibliothèque ? Non pas : un missionnaire aux Philippines. Il s’exile pour les pauvres des antipodes. Pendant des années, il partage leur dénuement. Et ce n’est qu’un soir, après avoir écouté Tiang, après l’avoir observé dans sa pauvre hutte, qu’il découvre les richesses insoupçonnées de cette pauvre famille[4].

Habitués au langage des livres. Habitués aux photos des journaux. Habitués aux images de la télé... nous avons le cerveau garni, le cœur tapissé et le regard tamisé par l’artificiel.

Oublions tout cela. Regardons et écoutons...

Des millions de couples humains ont, pendant des millions d’années, engendré et formé des générations solides, sans brochures explicatives.

Vous avez trouvé le manuel égyptien apprenant à construire une pyramide ? Vous pouvez me présenter la brochure expliquant comment produire la Vénus de Milo ? Non. Ces gens-là « savaient ». Nous ne savons plus, parce que nous avons une indigestion de brochures et de livres.

Notre Seigneur n’a pas distribué de notice explicative le soir du jeudi saint.

Au Calvaire, Il n’y avait pas de « feuillets » pour « suivre » la cérémonie.

Le Seigneur ne nous a pas laissé une seule ligne écrite de sa main...

Mais les premiers chrétiens savaient l’Évangile par cœur. Par cœur et dans le cœur.

Un véritable « Bon Samaritain » sait tenir un fichier, mais il n’a pas pour cela le teint jaune, ni le front barré, ni l’air continuellement préoccupé. Il soigne, mais il se fie à Celui qui est Maître de toute guérison : il Le porte au-dedans de son cœur.

La Charité est gracieuse autant que radieuse. Elle s’avance avec à la main cette fleur bleue qui est le lys des champs de l’Évangile[5].

La Charité commence par ce vin exquis des Noces de Cana[6].

Et la dernière page de l'Évangile[7] présente sur le sable du rivage un feu allumé pour une friture de poissons. Un cuisinier attentif prépare le repas : c’est la dernière image que le Seigneur Jésus laissera à ses disciples avant de disparaître dans les cieux.

Si dans ta tête tu installes un ordinateur, ajoute vite cent fleurs bleues dans ton cœur[8].

Jean RODHAIN.


[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 97-100.

[2] André Gide.

[3] Plon, éditeur.

[4] « Aux Philippines, un pauvre homme nommé Tiang », par R. Béguin, des Missions Etrangères. Annales de la Propagation de la Foi : n°193, page 18.

[5] Luc - XII-27 En cette saison, tous les pèlerins le savent, les collines de Galilée sont couvertes d’un immense tapis bleu ciel ce sont les lys des champs.

[6] Jean II – 1-2.

[7] Jean XXI - 9-14.

[8] Les fleurs bleues ne rendent pas les gens aveugles, ou muets, ou naïfs. Voyez plutôt ci-dessus.