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Jean RODHAIN, « Le carnet de Sidoine », Messages du Secours Catholique, n° 199, juillet-août 1969, p. 2.

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Le principal fournisseur », Messages du Secours Catholique, n° 199, juillet-août 1969, p. 1.[1]

Le principal fournisseur

La route des vacances se déroule devant ma voiture avec une régularité déjà reposante : le compteur ne quitte pas le 80.

La monotonie de ma route est ponctuée par ces « ouvrages d’art » qui sont surtout des « ouvrages d’hommes ». Depuis le vieux pont romain jusqu’au récent échangeur en béton précontraint, chaque ouvrage me rappelle l’interminable labeur humain.

Combien de terrassiers, combien d’ouvriers ont œuvré pour édifier ce viaduc et pour creuser ce tunnel ? Voici un motel qui n’existait pas l’an dernier. Voici une déviation qui rejoindra prochainement l’autoroute encore en chantier. A droite et à gauche de l’asphalte, la moisson bat son plein. La route est une longue bande dessinée à la gloire du travail.

Et même lorsque je dois doubler ces interminables camions, chaque dépassement fait défiler dans mon rétroviseur les aspects divers du travail. Cette remorque, ce tracteur, ce camion-citerne, tout ce que je croise ou dépasse me parle des labeurs de l’homme.

Au bas de la côte je change de vitesse et le rythme nouveau du moteur me rappelle la longue chaîne de l’usine où tant de mains ont taillé ces engrenages, les ont vérifiés et enfin les ont assemblés dans le différentiel ou dans le pont arrière de ma voiture.

Sur mon tableau de bord, la radio m’informe des événements de cette nuit au Vietnam, et ensuite des grèves en Amérique du Sud. Ici encore, dans mon étroite carrosserie chaque longueur d’onde m’apporte la présence de cette fourmilière humaine à laquelle tout me lie et me relie.

La jauge d’essence m’avertit et je stoppe au premier pompiste. En regardant remplir mon réservoir, je continue mon évocation en remontant la chaîne de l’essence : la raffinerie qui ravitaille le pompiste, le pétrolier qui alimente la raffinerie et, là-bas, au Moyen-Orient, les forages qui fournissent le pétrolier : partout je retrouve cette interminable chaîne d’hommes au travail qui me permet - mon plein d’essence est terminé - de rouler vers mes vacances.

A propos de ce plein d’essence, il y a tout de même un détail sur lequel je bute : cette magnifique chaîne de labeurs humains est évidente depuis le pompiste du village européen jusqu’au lointain foreur du désert arabe.

Mais ce forage puise dans une nappe de pétrole. Quel est donc le fournisseur de cette nappe souterraine ?

La vis sans fin, nous la devons à Archimède.

L’imprimerie nous la devons à Gutenberg[2].

La cathédrale de Chartres nous la devons aux architectes du XIII° siècle.

Mais la nappe de pétrole, à qui la devons-nous ?

Ce ne sont pas les hommes des cavernes ni les races de Cro-Magnon qui ont emmagasiné, à notre intention, ces stocks immenses où nous puisons nuit et jour.

Ce ne sont pas les chimistes d’il y a cent mille ans qui ont calculé et préparé la gigantesque fermentation de ces sédiments engloutis, pour aujourd’hui nous alimenter en pétrole.

Dans la chaîne des labeurs humains, qui donc se trouve à l’origine de mon essence ? La question vaut la peine d’être posée car aujourd’hui depuis le moteur Diesel jusqu’au boulon en plastique, depuis le combustible de la fusée cosmique jusqu’au dernier des cosmétiques, tant de produits sont dérivés de la distillation de ce pétrole. Sans cette nappe déposée sous terre, plus un seul avion dans le ciel, plus d’industrie chimique et plus d’auto pour mes vacances.

En roulant, je pense aux intermédiaires et, c’est juste de leur rendre hommage, mais pourquoi oublier le Fournisseur Principal ?

Je pense au pompiste, à la taxe, à la raffinerie, au puits et, pourquoi pas, à celui qui a créé - pour moi - ce souterrain-dépôt sans même me réclamer aucune taxe sur sa création ?

Celui qui chantait la lune et les étoiles, ce saint François d'Assise, s’il roulait en 1969 au volant de sa 2 CV, il chanterait aussi le Créateur fournisseur de son essence. Béni sois-tu, Seigneur, pour tout ce que tu nous as préparé et dans les hauteurs des cieux et dans les profondeurs de la terre.

C’est une adoration, certes.

Mais ce n'est pas une fuite devant les problèmes humains. Au contraire.

Nous sommes liés horizontalement à nos frères par le même travail qui transforme la matière.

Nous sommes aussi avec nos frères reliés verticalement au Seigneur créateur de toute matière. C’est le fournisseur principal, c’est le fournisseur commun qui a préparé le pétrole et le sel, le soleil et le fer. Et le pain quotidien.

C’est donc un lien de plus entre nous.

Nous sommes tous assis à la même table. « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien » : que nous le voulions ou non, le grain de blé, le soleil et donc le pain proviennent d’un même fournisseur. Le pain partagé relie les convives entre eux, mais aussi à Celui qui les convie et leur fournit ce pain.

Sur la route, la voiture qui vient de me doubler file trop vite : j’ai à peine entrevu les visages de ces gens. Mais ils filent grâce à la même essence que moi : avec le même Fournisseur Principal. Je le sais.

Tout se tient.

Vraiment la route parle, si on veut bien écouter.

Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Derniers messages, Paris, SOS, 1985, p. 83-86.

[2] Sans oublier Laurent Coster, le sacristain de Harlem, inventeur véritable. Voir Messages de Mai 1968.