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Pour une trêve des démolisseurs

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Pour une trêve des démolisseurs », La France Catholique, 14 novembre 1969.

Pour une trêve des démolisseurs

Dimanche 16 novembre Journée nationale du Secours Catholique

Mgr Jean RODHAIN :

Avant de sonder l’opinion, allez donc sonder le Biafra

Lui. - La Journée nationale du Secours catholique est fixée à dimanche prochain 16 novembre. C’est devenu une tradition. Comme toutes les traditions, elle doit être remise en cause. Or, actuellement dans le public et même parmi les militants, il y a tout un courant d’opinion très favorable à un effacement des institutions d’Église. Certains préféreraient, par exemple, voir Caritas disparaître et engager ses fidèles à entrer dans les structures de la Croix-Rouge internationale. Qu’en pensez-vous ?

Moi. - Les courants d’opinion sont comme tous les courants ; ils entraînent les épaves et les chiens crevés. Par contre, les courants sont précieux pour les navires qui ont un gouvernail solide, une boussole bien réglée et un équipage entraîné.

Nos équipages du Secours catholique savent parfaitement ce qu’un sondage d’opinion bien orchestré pourrait réclamer. Cela ne les impressionne pas du tout. On demande simplement qu’avant de voter, chaque votant vienne faire un stage de trois semaines au Biafra. On devine comment ils voteront au retour. Là-bas, tous les courants d’opinion s’évanouissent devant la réalité : le pont aérien des Églises[1], le réseau des missionnaires, voilà les structures véritables et efficaces. Toute l’Afrique s’en rend parfaitement compte. Les préférences européennes des gens assis au coin du feu ne sont que du vent en face des réalités africaines.

Le virus de la perplexité a touché bien des commissions

Lui. - Cette question du Biafra ne comporte pas seulement les centaines de milliers d’enfants à sauver de la famine. Elle touche, cette question, à de multiples problèmes. Je devine que cette complexité doit vous rendre souvent perplexe ?

Moi. - Pourquoi perplexe ? Quand dans un avion je m’aperçois que le pilote est perplexe sur la route à suivre et perplexe devant le maniement de ses commandes, je descends à la prochaine escale et je change d’avion : la perplexité est un danger chez celui qui a autorité.

Ne confondons pas perplexité et préoccupation : la préoccupation est la qualité du responsable qui, avant de prendre une décision, récapitule les aspects de la situation. Tandis que la perplexité est une maladie de la volonté qui ne sait pas se fixer. Combien de multiples commissions sans cesse réunies et sans cesse discutantes sont en train d’agoniser parce qu’atteintes du virus de la perplexité.

Sur le chemin de Jéricho, le prêtre était un perplexe. Le lévite était un perplexe. Le Samaritain était veuf ou divorcé, intelligent ou pas, pratiquant ou non ? L’Évangile est muet sur ces aspects du personnage : il nous présente un homme « saisi » par une misère et qui, au lieu de tomber dans la perplexité, choisit de servir.

Les choix sont difficiles mais il faut décider

Quand la misère vous saisit à la gorge, il n’y a plus de perplexité qui compte : il faut choisir.

Dans un virage de la route, faut-il stopper pour ce blessé aperçu ou bien appuyer sur l’accélérateur ?

Faut-il bloquer l’avion au sol pour éviter les risques ou bien ordonner à l’équipage de partir vers le Biafra, risquer sa vie afin que les enfants reçoivent une cargaison de survie ?

Faut-il satisfaire cent familles françaises qui réclament un centre pour héberger leurs enfants handicapés mentaux ou bien écouter ces cent villages de l’Inde qui, pour évoluer vers le développement, attendent qu’un puits soit d’abord creusé ?

Faut-il préférer cet enfant des antipodes que l’on peut sauver à coups de millions en le transportant à Paris pour une opération délicate avec six mois de clinique spécialisée, ou bien répartir la même somme sur trente mille enfants biafrais qui se contentent d'une demi-ration par jour ?

Voilà, au jour le jour, les choix qui préoccupent. Ils poussent à la décision et non pas à la perplexité.

La perplexité est une névrose. C’est la morbidité d’une autorité qui ne sait plus se décider et commander. C'est la rouille dont l’homme d’une profession doit se garder avec vigilance.

Lui. - Vous parlez de l’homme d’une profession, mais que dire de l’homme qui n’a pas de profession, le prêtre, par exemple ?

Moi. - Le sacerdoce est - au contraire - la plus prenante, la plus exigeante des professions. Et dans cette profession-là, le contact avec la misère humaine vous saisit sans cesse à la gorge.

La « Pénétration des structures »

Lui. - Mais pour servir ces misères, il faut pénétrer les structures. Aujourd’hui nous voyons des religieuses donner l’exemple. Certaines effacent leur costume et s’embauchent comme salariées pour entrer dans les structures communales. Est-ce que ce même problème ne se pose pas aussi pour le Secours catholique ?

Moi. - Toutes nos équipes travaillent à la présence dans les structures. Mais la première des structures, c’est celle dans laquelle on est placé. Avant d’entrer dans la maison du voisin, on doit consolider sa propre maison. Sinon, c’est la ville à l’envers. Que diriez-vous d’un charpentier réputé pour avoir réussi le toit de la mairie et qui, dans sa propre maison, négligerait sa toiture vermoulue ?

Lui. - Alors, vous blâmez ces religieuses qui...

Moi. - Je ne blâme personne, et surtout pas ces religieuses dont nous admirons tous les efforts d’adaptation. A notre place, nous essayons d’être présents dans de multiples structures nationales et internationales, et c’est un travail qui aurait besoin d’être sérieusement amplifié. Mais ce travail-là, auquel je crois de toute mon âme, ne m’empêche pas de réagir vigoureusement contre les obsédés de la « pénétration des structures ». Ils proclament leur désir de collaboration loyale, de participation active aux structures de l’État. Bravo. Mais dans les organismes charitables de l’Église, le premier devoir des membres est d’abord, en priorité, une collaboration loyale avec l’Église, une participation active dans l’Église elle-même. Si on ne le crie pas sur les toits aujourd’hui, on finira demain par participer à tout, sauf à l’Eglise. Et par admirer tout, sauf l’Eglise.

Les mutations de la façade et la prière des profondeurs

Lui. - Mais enfin, on cite des institutions vulnérables qui cherchent à s’adapter. On transforme les bâtiments et les règlements. Votre Journée nationale ne devrait-elle pas être axée sur ces mutations ?

Moi. - Je vais vous scandaliser en affirmant que ces mutations de règlements et ces réfections de façades ne sont que des aspects superficiels de la question. La charité de l’Église n’est pas localisée dans des immeubles.

Il y a des enfants « impossibles » dans chaque village de France. Il y a des malades exigeants la nuit et le jour. Il y a des « inadaptés » dans toutes les rues de nos villes. Et au service de ces inadaptés, auprès de ces anormaux, et de ces « cas », et de ces migrants, et de ces familles en péril, il y a le cortège indéchiffrable des dévouements qui n’ont pas de tribune, ni de grève, ni de haut-parleur. Ceux-là - et celles-là - ont besoin qu’un jour par an les démolisseurs fassent silence. Ils ont besoin qu’un jour par an les adorateurs de structures et les frénétiques de la perplexité veuillent bien, pour une fois, ne pas jouer aux Docteurs de la Loi.

Ils ont besoin qu’un jour par an l’Église se mette en prière pour obtenir la relève des vocations de charitables. Car c’est en vain qu’on s’agite si le Seigneur ne bâtit la maison. Voilà pourquoi la Journée nationale du Secours catholique est avant tout une Journée de prière dans toutes les paroisses.

 

[1] Le pont aérien de la Croix-Rouge internationale a cessé d'exister depuis le 5 juin. Le pont aérien des Églises n’a jamais été interrompu. Au 10 novembre il dépassait 4 200 vols nocturnes.

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