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Décalage

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « Décalage », Messages du Secours Catholique, n° 206, mars 1970, p. 1.[1]

Décalage

Le « Mistral » traverse la Bourgogne à 110 km heure. Sur la vitre de mon compartiment défilent à la chaîne les vignobles, les villages, et la route. La route avec sa file de camions et de voitures : le « Mistral » les dépasse impitoyablement. Quant aux piétons ils paraissent aussi immobiles que les poteaux télégraphiques, tant ils sont lents.

Ainsi le « Mistral » me place sur une vitesse supérieure à ces autres humains. Je file à un rythme « autre » que piétons et automobilistes. J'ai beau avoir pour eux estime ou charité, il n'empêche que tant que je suis dans ce wagon, il y a, entre eux et moi, une rupture, un décalage, et des perspectives différentes.

Ce même paysage de Bourgogne, je le retrouve aujourd'hui en le survolant dans la « Caravelle » qui me conduit vers Rome. Mais les douces collines de vignobles sont aplaties comme un damier vert et roux, avec au centre une tache grisâtre : c’est Dijon. Au loin ce miroir d'argent scintillant, c'est déjà le lac de Genève. Et à la verticale, cette minuscule et lente chenille noire, c'est mon « Mistral » de l'autre jour qui descend vers Lyon. Vitesse de ma « Caravelle » : 650 km heure. Je file à un rythme autre que le piéton, et le camion, et le « Mistral ». J'ai beau essayer d'avoir pour ces rampants de la route estime ou charité, il n'empêche que, pour l'instant, tant que je file dans cette « Caravelle », il y a entre eux et moi, un décalage, une rupture de rythme. Et plus je regarde par le hublot, plus je dois avouer que ma perspective est, pour l'instant, différente de la leur. Elle est même supérieure en amplitude. A tel point que parfois en regardant la Bourgogne à mon altitude de 10.000 mètres, j'ai le vertige. Que serait-ce si j'étais cosmonaute dans la stratosphère…

Cette espèce de décalage, et parfois ce vertige, nous les découvrons chez tous les personnages de l'Evangile.

- Au bord du puits de Jacob, la Samaritaine vient puiser de l'eau[2]. Et justement, sur la margelle, le Christ engage la conversation sur la soif. Voilà le contact établi. Mais il ne parle pas de la même eau. Il parle d'une eau pour la vie éternelle, d'une eau « autre » que celle du puits. Décalage. Rupture. Ils ne sont pas sur le même plan…

- Au sommet de la Montagne Thabor c’est la Transfiguration[3]. Tout n’est que lumière. Il fait bien bon ici en compagnie de ce Christ rayonnant de gloire.

Du coup, Pierre et Jacques et Jean, remplis à la fois d'amitié et de sens pratique, proposent de dresser trois tentes. Mais le Christ réplique en parlant de sa céleste demeure qui est « autre ». Décalage. Rupture. Ils ne sont pas sur la même longueur d’onde.

Au matin de Pâques[4], dans ce jardin ou Joseph d'Arimathie a offert son propre tombeau pour abriter le supplicié d'avant hier, Madeleine aperçoit le jardinier. Elle va l'interroger sur cette disparition dont on parle. Ce jardinier, vu de près, n'est pas le jardinier. Mais c'est le Seigneur en personne. Madeleine s'élance. Stop. « Ne me touche pas ». Rupture. Décalage. Avec le Christ ressuscité le contact est « autre ». Pâques a tout changé...

Voici, sur le calendrier, accroché au mur au bas de cette colonne de mars, ce dimanche marqué « Pâques ». Il ne s'agit pas d'œufs en chocolat, ni de vacances printanières. Il s'agit exactement de Celui qui, mort crucifié l'avant veille, est ressuscité ce matin-là. Fait unique dans l'histoire des hommes. Situation qui n'est pas prévue par l'Académie de Médecine ni dans le programme du Tout-Paris. Décalage. Rupture.

Et ce mort authentique de la Croix, Il parle. Il rompt le pain. Il demande qu'en son nom on partage comme Il a partagé. Il donne sa Paix, qui n'est pas de ce monde. Rupture avec toutes nos conventions. Décalage.

Si je regarde attentivement ainsi Pâques, je découvre de nouvelles perspectives. Des perspectives profondes comme l'Éternité et vastes comme la Rédemption de tout l'immense Peuple de Dieu. Et, comme dans ma « Caravelle », je commence à avoir le vertige. Ce vertige-là, à force de contempler, il n'est pas très loin de la contemplation proprement dite…

Comme ma pauvre tête est donc dure et lente !

Quand on me parle de dix mille francs je recompte encore que cela fait « un million d'anciens francs ». Depuis 10 ans je n’ai pas su encore m’habituer à ce rythme des nouveaux francs. Cette dure et lente tête saura-t-elle après Pâques regarder « autrement » et ce Christ, et ses frères, les miens ?

Saura-t-elle au delà de l'estime et de la fraternité percevoir en ces frères cette invisible présence du Christ Pauvre avec sa brûlante charité ?

Décalage. Rupture avec tant de routines...

Seigneur, guérissez donc, s'il vous plait, ma pauvre tête, si dure, si lente.

Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Derniers messages, Paris, SOS, 1985, p. 101-104.

[2] Jean IV, 5-15.

[3] Luc IX, 28-36.

[4] Jean XX, 11-18.