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Je reviens du Nigeria

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « Je reviens du Nigéria », Messages du Secours Catholique, n° 205, février 1970, p. 2-3.

Je reviens du Nigeria

On peut se poser beaucoup de questions sur ce drame.

Comment cette armée biafraise qui avait fait preuve de pugnacité depuis deux ans s'est-elle évaporée en quelques heures ?

Comment ces adversaires que l'on croyait farouchement opposés ont-ils pu se réconcilier publiquement devant la télévision et ensuite prier ensemble pour la paix ?

Comment ces populations que l'on nous avait présentées comme préparées à un massacre final ont-elles pu subitement regagner paisiblement leurs villages ?

Ce n'est pas mon rôle d'expliquer ces problèmes militaires, politiques et psychologiques. Je ferai seulement remarquer qu'il y a un an à la suite de mes voyages sur place, j'avais crié sur tous les toits ceci :

« Des deux côtés j'ai rencontré beaucoup d'hommes de bonne volonté qui désirent et cherchent la paix. Quel tribunal convoquera un jour, pour les juger, ces mystérieux « puissants » qui ont intérêt à retarder cette paix... »

La seule question que, du point de vue de la Charité, je pose ici, est celle-ci : quelles sont les conséquences de ces « événements » sur les pauvres gens ?

Or, je constate ceci

Primo

Les marchands d'armes et de munitions qui ont vendu des deux côtés se sont enrichis.

Je parle non seulement des trusts, mais aussi de celles des nations qui exportent des armes, sans oublier, hélas ! la France.

- Voir la lettre ci-dessous de M. de Bourbon Busset, Président du Secours Catholique français.

- Voir les réactions de l'opinion française après la vente de 110 Mirages à un pays du Tiers Monde.

- Voir les curieux silences des organisations syndicales sur ces questions.

Il est certain que ce trafic procure des salaires légitimes à des travailleurs. Mais il est certain aussi que les bombes ainsi exportées finiront par tomber sur des pauvres gens du Tiers Monde. Hélas !

Secundo

Les actions de toutes les sociétés pétrolières qui ont des forages dans cette région remontent en flèche. Les pétroliers vont s'enrichir.

Tertio

Les familles riches de ces régions (il y en a) avaient leurs comptes en banque à Lagos, à Libreville ou à Zurich. Elles avaient acheté des thalers de Marie-Thérèse ou des monnaies d'argent et d'or. Elles restent riches.

En face de ces enrichissements, que voyons-nous ?

- Les billets de banque émis par les autorités biafraises étant annulés, toute la population vivant au jour le jour n'a plus aucun moyen de payement. C'est la pauvreté totale.

- Presque toutes les écoles ont été détruites ou pillées. On a démonté les toitures en tôle ondulée pour fabriquer des abris. Comme partout, la guerre fait reculer l'alphabétisation.

- La majorité de l'outillage agricole est anéanti ou dispersé. Comme partout, la guerre fait reculer le développement.

- Un million d'enfants ayant besoin de soins après deux ans de famine se trouvent dans des conditions où ces soins seront difficiles (voir page 1).

- Caritas utilisait 70 camions pour ses distributions de vivres. Ils ont été confisqués et vendus à l'encan.

- Au service des plus pauvres et des malades travaillaient des missionnaires, des religieuses-infirmières. Un trop grand nombre d'entre eux sont arrêtés, condamnés ou expulsés. Ce n'est pas une victoire militaire. Ce n'est pas dans le sens de la réconciliation désirée par le général Gowon.

Ce sont donc les plus faibles,

Ce sont donc les plus pauvres qui payent la facture de ces événements.

J'attends qu'on me prouve le contraire. Dès qu'on me le prouvera, j’approuverai aussi vigoureusement que je plaide aujourd'hui.

Jean RODHAIN.