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A l'échelle humaine

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « A l'échelle humaine », Messages du Secours Catholique, n° 207, avril 1970, p. 1.

A l'échelle humaine

Une maison mal plantée

En traversant cette province française, on me signale une sombre histoire de persécution. La récente Maison des vieillards qui est un modèle de confort reste à moitié vide. Il parait que des esprits sectaires détournent les candidats. La campagne serait menée par la préfecture, disent les uns. Par le clergé, disent les autres. Cette affaire, me dit-on, c'est un vrai guêpier. Donc j'y vais voir.

Au sommet d'un col, cette fameuse maison se présente très bien. Le panorama est magnifique : au fond, toute une chaîne de montagnes enneigées et, en bas, une vallée verdoyante. A l'intérieur, c'est une réussite technique : pour éviter les marches d'escalier, les vieillards passent d'un étage à l'autre par des plans inclinés et les chambres sont dotées chacune d'une kitchenette. En visitant ces chambres modèles, je constate qu'en effet la plupart sont vides. Pourquoi ? La directrice répond à mes questions par des tics nerveux que je suis incapable de déchiffrer. Je réussis à me faire inviter à déjeuner. Et après le café le parviens - enfin - à me trouver seul avec quelques vieux du 3° étage. J'interroge : les menus sont bons, le chauffage est bien. Tout a l'air « bien », en effet. Alors qu'est-ce qui ne va pas ? Long silence. - On ne peut même pas aller s'acheter un paquet de gauloises. - C'est tout ce que j'obtiens. J'en fais la remarque à la directrice. Elle fulmine : - C'est faux, ils trouvent des gauloises sur place : le concierge vend des cigarettes, des lames de rasoir et du chocolat...

Je me réfugie chez le concierge. Et là, j'ai la clef de l'histoire, le concierge m'explique le mécontentement des pensionnaires : « Ce qu'ils veulent, nos petits vieux, ce ne sont pas des cigarettes, c'est « aller s'acheter des cigarettes au village ». Or, ici, on est à 12 km du premier patelin. C'est un coin perdu. C'est bon pour des Trappistes, pas pour des hommes habitués à vivre en société. C'est pour ça qu'ils restent pas... »

Ainsi les promoteurs de ce foyer et ses architectes ont pensé à tout, sauf à une seule chose : ces hommes ont besoin d'entrer au bureau de tabac, de bavarder avec la buraliste, de regarder dans son atelier le menuisier rabotant sa planche, d'entendre la mère de famille chantonner derrière la fenêtre, de voir, le soir, rentrer le troupeau à l'étable. Et plus ils sont vieux, plus ils ont besoin de ce bain de vie. Les réunir entre vieux, à 12 km de toute vie, dans un muséum, si confortable soit-il, c'est leur faire peur : ils se sentent déjà dans la tombe.

Il n'y a pas de persécution dans ce département. Il y a seulement une erreur d'implantation. Une erreur monumentale.

Qu'il est donc difficile de s'adapter à la mesure de l'homme !

Un évêque mécontent

On m'annonce la visite d'un évêque africain. Sur la liste de nos Micro-réalisations, son diocèse figure parmi les grands « destinataires », je m'attends donc à un visage souriant. Pas du tout. Visage fermé. Dès la première phrase je suis fixé : « Si je viens vous voir, c'est pour vous dire des choses peu agréables. » Y aurait-il un retard dans nos versements ? Non, le mécontentement vient d'ailleurs.

Et l'évêque m’explique nos erreurs.

« Nous vous avions demandé de l’outillage agricole. Vous nous avez envoyé 12 charrues. C'est une première erreur. Nos gens vivent encore comme avant votre Moyen Age. Ils grattent la terre avec un bâton. Comment voulez-vous qu'ils se servent d'une charrue alors que nous ne possédons que des chèvres ? Nous n'avons ni âne, ni bœuf, ni aucune bête de somme. Envoyez-nous de petits outils agricoles : une houe, une bêche, des râteaux. Pas plus. Vous avez vu trop grand avec vos charrues[1]».

« Deuxième erreur que vous avez commise : je vous avais écrit, il y a trois ans, qu'une partie de mes diocésains vivaient de la pêche. Alors vous nous avez envoyé 25 filets de pêche en nylon. C'est imputrescible et c'est solide. Mais les sorciers des villages ont jeté un sort sur ces filets étranges et étrangers. Pendant deux ans, personne n'a osé toucher à un de ces filets. Il a fallu deux années de palabres pour expliquer le nylon.

On a pu, le mois dernier seulement, mettre le premier filet en service. Une fois de plus, vous n'avez pas tenu compte de nos conditions de vie...

J'étais écrasé. Moi qui chante partout l'excellence des Micro-réalisations, si petites, si bien « au ras du sol », implacablement résignées à s'adapter humblement à l'échelle humaine. C'était bien la première fois que quelqu'un - expert en la matière - ne trouvait pas ces Micros assez petites.

Comme il est difficile de travailler « à la mesure de l'homme ».

Un pasteur paisible

Le Révérend Richard Wurmbrand est un pasteur de l'Église luthérienne, qui a subi quatorze ans de prisons communistes et de tortures dans le pays où il vivait : la Roumanie. Parmi les écrivains roumains, il est l'un des plus connus du monde et, dans son pays, peu de noms sont aussi respectés parmi les chrétiens que le sien.

En 1945, quand les communistes s'emparèrent de la Roumanie et s'efforcèrent de mettre les églises au service de leur politique, Richard Wurmbrand entreprit aussitôt, auprès de son peuple asservi et des soldats russes d'occupation, un ministère « clandestin » efficace et énergique. Il fut arrêté en 1948. Sa femme, Sabine, fut condamnée à trois ans de travaux forcés. Quant à lui, il passa d'abord trois ans en réclusion, sans voir personne sinon ses bourreaux. Après quoi, Il fut transféré dans une cellule pendant cinq années, durant lesquelles la torture ne lui fut pas épargnée.

Au bout de huit ans, il fut relâché et reprit bientôt son apostolat dans l'Église clandestine. Deux ans plus tard, en 1959, il fut arrêté de nouveau et condamné à 25 ans da prison.

Une amnistie générale, en 1964, entraîna sa libération et il se remit encore à son ministère clandestin. Mais, comprenant qu'une troisième arrestation risquerait de lui être fatale, des chrétiens de Norvège négocièrent son départ de Roumanie avec les autorités communistes. Celles-ci commençaient à « vendre » leurs prisonniers politiques. Le « prix de base » était de 10.000 F (nouveaux). Le pasteur Wurmbrand fut payé 30.000 F.

En mai 1966, déposant comme témoin devant le Sous-Comité de Sûreté Intérieure du Sénat américain, il se déshabilla jusqu'à la ceinture pour montrer les dix-huit cicatrices profondes dont les tortures lui ont zébré le corps.

Il faut lire le livre paisible, sans haine, qu'il vient enfin de publier sur l'Église du silence torturée pour le Christ.

En France on est saturé de congrès, commissions, sessions, scissions, déclarations, proclamations, contestations. Trois bavards, parce qu'ils parlent, se croient mouvement. Quatre fiévreux, parce qu'ils écrivent, se croient action. On court le danger d'avoir le cerveau et le cœur tout mangés par ces enzymes gloutonnes.

Pendant ce temps, à l'Est, en silence, une Église souffre et témoigne : elle nous envoie une bouffée d'air vif.

Comme nous avons donc besoin de regarder les véritables problèmes des hommes...

 

Jean RODHAIN.

 

[1] Les Micro-réalisations se réalisent en partant de projets établis sur place par les intéressés eux-mêmes. Dans le cas cité ici l'erreur provient du manque de précisions dans l'établissement de la demande.