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Six questions sur une mission

31 août 2017
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Jean RODHAIN, « Six questions sur une mission », Messages du Secours Catholique, n° 212, octobre 1970, p. 3-4.[1]

Six questions sur une mission

Question :

C'est un grand honneur pour Caritas Internationalis d'avoir été chargée spécialement par le Pape d'une mission au milieu du drame en Jordanie, mais le public a eu l'impression d'une démarche isolée et limitée. Est-ce exact ?

Réponse :

Le public, au moment de cette mission, était obsédé par les passagers des trois avions de Zarka. Aussi le public n'a pu voir que cet aspect d'un problème plus vaste. Cette mission se situait sur une échelle plus étendue. Cette mission a été préparée par des échanges de télégrammes avec la Croix-Rouge qui ont été publiés par l'Osservatore Romano du 11 septembre. Cette mission a permis un dialogue sur l'ensemble des problèmes de ces populations, et ce dialogue s'est poursuivi avec des interlocuteurs très divers (voir page suivante).

Question :

On raconte que là-bas certains vous ont reproché ce geste « tardif » en faisant remarquer que les réfugiés avaient été oubliés par l'Église depuis vingt-trois ans.

Réponse :

On me l'a dit, mais ceux-là n'insistaient pas devant moi, car c'était la quinzième fois que je visitais les réfugiés. Et c'est avec le professeur Massignon que j'étais arrivé dans ces camps au moment de leur création en 1948. Or, en Orient, on a la mémoire fidèle.

Il y a vingt ans que Paul VI, alors Mgr Montini, a créé sur place la « Mission Pontificale pour la Palestine » qui depuis, anime tout un réseau d'œuvres dans les camps de réfugiés. Et lorsque pour la première fois dans l'histoire, le Pape est sorti d'Europe, c'est à Amman même qu'il atterri pour ce fameux pèlerinage en Palestine. Non, l'Église ne fait pas figure d'absente dans ce drame. La présence sur place d'un envoyé du Pape le soulignait davantage.

Question :

Y avait-il intérêt à intervenir pour les otages ?

Réponse :

Si un jour, alors que votre famille vous attend à Orly, votre avion est détourné et que vous soyez bloqué comme otage dans un désert d'Asie, souhaitez-vous qu'on fasse pour vous des démarches ou bien préférez-vous qu'on s'abstienne ?

Veuillez répondre par oui ou non...

Question :

Oui, évidemment. Mais on dit que l'incident de Zarka avait fait connaître au monde les réfugiés. Etes-vous de cet avis ?

Réponse :

La télévision a révélé des images de ces camps à l'occasion des avions détournés sur Zarka. Mais une image ne suffit pas pour « faire connaître ». La photo d'un hôpital ne vous donne pas l'expérience de la maladie. Il faut vivre quelques journées la vie de ces camps pour deviner cette situation. Dans ce 15° voyage, la véhémence de ceux des responsables des feddayins que j'ai rencontrés au centre d'un camp m'a fait davantage « connaître » la dure réalité : on ne connaît jamais exactement la situation des pauvres. Les pauvres n'ont pas de voix...

Question :

Pendant votre voyage avez-vous distribué des secours ?

Réponse :

Non. Je n’ai pas apporté un seul colis. Je n'ai pas distribué un seul dollar. Ce n'était pas le but de ma mission. Rencontrer les représentants du gouvernement et ceux des feddayins et intervenir avec des vues de paix, je prétends que c'est de l’action « politique » comme lorsque je visitais à Lagos le général Gowon pendant l'atroce guerre du Biafra. L'action charitable doit déboucher sur l'action politique. A condition de prendre ce mot non pas dans le sens des sordides guignoleries électorales, mais dans le sens étymologique : défense de la cité.

Question :

Pendant cette mission, on vous a vu plusieurs fois à la télévision. Avez-vous eu des réactions sur ces émissions ?

Réponse :

Oui, quand le suis arrivé d'Amman à Castelgandolfo pour être reçu par Paul VI, on n'avait même pas eu le temps de me préparer un billet d'audience. Le lieutenant des Gardes Suisses qui n'avait jamais vu de sa vie une audience sans «  billet » était rouge d'indignation. « Mais, je vous ai vu hier à la télévision... C'est vous qui arrivez d'Amman… Entrez donc. »

Et parfois dans la rue ou chez l’épicier d’en face, on est abordé par un inconnu qui vous dit à mi-voix : « Je vous ai vu à la télé. Vous étiez à Amman. Ça doit pas être commode. On prie pour vous. »

Cela vaut son pesant d'or, ces rencontres chez l'épicier...

Question :

Avez-vous une conclusion à donner à ces six questions ?

Réponse :

Oui, une conclusion très précise : lisez attentivement en-tête de la page 3 les quinze lignes intitulées : Aidez-nous.

 


[1] L'article n'est pas signé, mais l'auteur parle à la 1ère personne, et il ne peut s'agir que de Mgr Rodhain.