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Les fleurs inattendues

04 septembre 2017
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"Les fleurs inattendues", MSC, n°219, mai 1971, p.1.

Les fleurs inattendues

Le premier et le seul « drive-in » (cinéma pour automobilistes) construit en France fonctionne à Rungis depuis maintenant un an.

On connaÎt ce genre d'installation fréquent aux U.S.A. En face d'un écran géant dressé en plein air, il n'y a ni sièges ni fauteuils. Mais un parking disposé en amphithéâtre. Les voitures viennent s'y insérer face à l'écran. Et pour les rangées supérieures le sol est incliné de manière à ce que l'écran reste dans le champ de vision des passagers. Ainsi, sans quitter sa voiture, chaque automobiliste peut suivre le film.

Près de chaque voiture une câblerie électrique assure une double alimentation : un courant électrique branché sur un réchaud assure la chaleur tandis que d’autres fils font parvenir la sonorisation jusqu’aux écouteurs destinés aux passagers de la voiture.

Il n'y a pas d'ouvreuses mais des cyclistes-serveurs capables de fournir sandwichs et boissons.

Après une année d'expérience, on constate d'après le relevé des plaques minéralogiques des voitures que la clientèle régulière de ce « drive-in » ne provient pas tant des grossistes des halles de Rungis, mais plutôt d'un public issu des communes de la région. Les plus assidus sont ceux qui ne peuvent pas aller dans les cinémas de quartier car ils ne veulent pas se séparer de leur bébé en bas âge… ou de leur chien (sic). Mais la Direction a remarqué[1] la fréquence de « débiles légers que leurs familles n'oseraient pas emmener dans un lieu public » ....

Il y a des craintes plus lourdes que des grilles en fonte.

Leurs familles n'oseraient pas les emmener dans un lieu public......

« Leur fille est mongolienne, mais ça ne se sait pas dans le quartier car les parents ne la sortent jamais »…

Dans tel diocèse on annonce le pèlerinage des handicapés mentaux à Lourdes. Première réaction : pas intéressant, ici il n'y en a pas. Le jour du départ on en compte 240 qui montent dans le train. Stupeur des responsables locaux qui - à cette occasion - découvrent chez eux ces « cas »…

Ils furent ainsi avec leurs familles 12.000 rassemblés à Lourdes pour Pâques avec le signe de « Foi et Lumière » sous le patronage de Caritas Internationalis.

Le plus saisissant était la joie visible éclatante des familles. Ces parents gardaient chez eux depuis dix ou quinze ans un enfant au cerveau débile qui était leur croix quotidienne. Ils n'osaient pas le présenter en public. Et sur l'esplanade de Lourdes ils retrouvent - venant du Canada ou d'Italie - des milliers de parents semblablement accompagnés. Toute crainte se dissout. Ils ne sont plus seuls. Tous se comprennent sans avoir à se parler. Dans les chants - et sur les visages - c'est pour la première fois une joie.

Il faut des puits de pétrole pour faire avancer les autos. Il faut des dollars pour déplacer les cargos. Il faut des bulldozers pour déblayer les collines. Quel puissant levier faudrait-il pour redresser le regard de tant de parents soucieux ?

Dans un village verdoyant de la Sarthe une famille de maraîchers accueille pour les vacances une gamine sortant des tristes couloirs de Roubaix. C'est une opération banale qui se pratique régulièrement dans toute la France sous le nom de « Placements Familiaux » (Cf. Page centrale). La gamine est ravie de découvrir l'étable, les ruches, la rivière et tant de fleurs dans le pré. Mais elle cause peu. Et quand on lui parle de sa mère elle ne répond pas. Ou elle répond : ma mère est à Rennes. Enfin, au bout d'un mois la femme du maraîcher obtient une confidence : la mère est bien à Rennes, mais dans la prison centrale, condamnée à 10 ans. Elle y est depuis deux ans. Et cela fait deux ans que la fillette n'a plus revu sa mère.

Le maraÎcher, et sa femme, décident de prendre le Dimanche suivant, le train pour Rennes, avec la gamine.

Le Directeur de la prison tint à les rencontrer pour leur souligner qu'ils étaient les premiers à voir cette prisonnière dont le comportement donne toute satisfaction. A la demande du Directeur, la famille d'accueil s'est engagée à visiter une fois par mois cette jeune femme dont le visage a changé depuis qu'elle a retrouvé sa fille.

Il y a de cela trois ans. Depuis lors, chaque été la gamine est fidèle aux vacances dans le pré aux fleurs.

Et depuis trois ans, sans jamais manquer, le maraîcher ou sa femme, l'un ou l'autre, prennent le train chaque mois pour faire 200 kilomètres afin de passer une heure à la prison de Rennes.

Comme quoi chez un banal maraîcher, il y a des fleurs inattendues…

Il faut du pétrole pour que les autos avancent. Il faut des dollars pour que les cargos naviguent. Il faut des bulldozers pour que les collines s'abaissent.

Quelle force n'y a-t-il pas, aussi, dans un cœur qui s'éveille ?

C'est pourquoi, au Secours Catholique, le problème n’est pas tant de trouver 100.000 dollars, mais plutôt d'éveiller 100.000 cœurs.

Jean RODHAIN

 

[1] L'insolite clientèle du "drive-in" de Rungis dans le Monde du 24.3.1971.