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Secours catholique - Éveiller 100 000 coeurs

22 mars 2013
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"Secours Catholique. Éveiller cent mille cœurs. Une interview de Mgr Rodhain par Jean-Pierre Veillet-Lavallée", La France catholique, 19 novembre 1971.

Secours Catholique. Éveiller cent mille cœurs

Une interview de Mgr Rodhain
recueillie par Jean-Pierre Veillet-Lavallée

« Messire Dieu premier servi. » « Toutes les fois que vous... c’est à moi que vous l’aurez fait. » Le service des pauvres, élevé par le précepte évangélique à la qualité de service de Dieu, tel est la mission du Secours catholique depuis vingt-cinq ans. Voilà un quart de siècle que le SOS, comme on l’appelle familièrement, s’efforce de venir en aide à toutes les formes de détresses et travaille à l’essor de la justice. Il y a lieu de rendre hommage à l’œuvre accomplie depuis 1946. A l’occasion de cet anniversaire, France Catholique est allée interroger le fondateur et animateur de la Caritas française. Est-il nécessaire de présenter Mgr Rodhain aux Catholiques français ?...

Pourquoi le Secours catholique ? En lui donnant des statuts en 1946, l’Assemblée des cardinaux et archevêques a répondu à cette question. Vingt-cinq ans après, l’ACA n’existe plus. La réponse serait-elle différente selon vous ?

Actuellement ni l’abbé Guérin ne pourrait plus fonder la JOC, ni l’abbé Rodhain le Secours catholique. Les structures épiscopales de 1971 en France ont peur des initiatives.
Chaque évêque pris en particulier est accueillant à toute initiative apostolique.
Mais dès qu’on passe au plan national, tout est paralysé par l’éléphantesque machinerie des Commissions épiscopales. Résultat : s’il y a des crises partout, il n’y a plus d’initiatives nulle part.

On entend dire parfois, même par des prêtres, qu’il ne faut pas inciter à s’engager dans l’action caritative une personne, notamment un jeune, qui n’a pas « la vocation charitable ». On parle aussi beaucoup de charisme. Y a-t-il une doctrine du SOS sur ce double thème ?

Le bon Samaritain était-il vieux ou jeune ? Marié ou célibataire ? Sobre ou porté sur la bouteille ? L’Évangile ne nous dit absolument rien sur sa personne.
Nous avons la manie, en France, de vouloir classer chacun dans un tiroir bien étiqueté.
La charité est une flamme. Elle brûle librement et chacun est libre d’y échapper. Nous « n’inciterons jamais personne ». Nous signalons la misère sur le bord de la route. L’Esprit-Saint suscite les bons Samaritains.

Le Pape vous a dit lors du pèlerinage du Secours catholique à Rome que vous contribuez à entretenir l’esprit d’Église. À propos du même pèlerinage, nous lisons dans Documents Secours : « Au moment où l’on discute tant l’Église, lui apporter un témoignage de fidélité. » N’est-ce pas là, prolongeant le service des pauvres, une contribution capitale du Secours catholique ?

Dans l’Église primitive, la Diaconie était un service d’Église auprès des pauvres. Et depuis saint Laurent, les persécuteurs, quand ils ont voulu atteindre l’Église, ont d’abord frappé ce service essentiel. Dans les pays communistes la persécution a commencé par attaquer - ou absorber - la Caritas.
Nous n’apportons rien à l’Église, nous en faisons partie. Fidèlement.

De bons apôtres se sont indignés parce que « personne n’a élevé la voix » en faveur des Bengalis. Quelle appréciation portez-vous sur cette dénonciation ?

L’an dernier, à cette époque, tous ont été alertés sur le cyclone, les 300 000 morts et le golfe du Bengale dévasté.
L’opinion publique a du mal à croire - et c’est normal qu’en un même lieu, un même peuple subisse deux catastrophes consécutives.
Si l’on fait un jour une étude sur ceux qui ont remonté le courant en informant malgré tout l’opinion publique sur les nouvelles victimes de la guerre civile, on verra le rôle primordial des charités d’Église...

Il y a plusieurs années, présentant un « bilan » sommaire des activités du Secours catholique, vous avez immédiatement fait suivre ce « chiffrable » de considérations sur « l’inchiffrable ». Vous êtes revenu sur cette deuxième idée dans un de vos récents éditoriaux de Messages intitulé « Le fleuve souterrain ». Vous laissez entendre que c’est essentiel, sinon même l’essentiel. Pouvez-vous l’expliquer à nos lecteurs ?

Une épicerie fait un bilan chiffré du tonnage vendu. Un médecin ne peut chiffrer l’influence qu’il a eue finalement sur la santé physique et morale de ses malades.
Il a fallu quatorze démarches pour reclasser ce sorti de prison, et on ne sait pas où il en est exactement. C’est inchiffrable.
Le but final du Secours catholique, c’est une pédagogie de la charité. Il ne s’agit pas tant de trouver 100.000 F, mais surtout d’éveiller 100.000 cœurs.
C’est inchiffrable.

Il y a un signe qui ne trompe pas : cette paix de l’âme, cette sérénité qui est le propre des militants du Secours catholique et qui frappe particulièrement aux Journées d’études de Lourdes. Ces militants de la charité ont un esprit de foi intense. Or, cette foi, ils n’en parlent pas, ils la vivent. Il semble que l’actuelle « crise de la foi » ne les atteint pas. Et pourtant, quand on lit le dernier numéro de Documents Secours, on y trouve, exprimée par les militants, une exigence très vive d’être alimenté en doctrine. Cette foi sereine au milieu du doute contemporain apparaît comme une oasis dans le désert. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Cette paix, cette sérénité des militants SOS ne risque-t-elle pas de faire illusion ?

Primo : Les gens qui n’ont pas de responsabilité peuvent se payer le luxe de la contestation. Un oisif pourra discuter à perte de vue sur les méthodes à employer.
Tandis qu’un berger responsable de cent brebis est pris par son troupeau, il doit veiller, surveiller, compter, regrouper. De même le responsable d’un secteur charitable est « tenu » par les cent misères qui le prennent à la gorge n’a plus le loisir de discourir.
Cela donne - en face des bavardages de la contestation fébrile - une certaine sérénité.
Secundo : Cette sérénité n’empêche que chacun - dans le secret de son âme - connaît les difficiles cheminements de la foi...

Où en est en 1971 la pédagogie de la charité qui est une mission impartie au Secours catholique ? Par exemple face au drame du Bengale ?

Si j’avais à choisir entre un chèque de trois millions et trois minutes à la radio, je choisirais le micro. Car la vérité est la première des charités. Informer sur la situation vraie de neuf millions de réfugiés du Bengale, c’est éveiller la charité.

Le Secours catholique a pour mission de venir en aide aux peuples captifs de la misère matérielle. Quelque chose est-il possible en faveur des peuples qui n’ont pas seulement faim de pain mais de liberté, par exemple qui sont privés de livres, de revues, de journaux ?

Primo : Même si on leur envoie journaux et revues, on perd son temps : ils ne savent pas lire.
Secundo : Le Secours catholique n’est pas chargé d’apprendre à lire à quatre cents millions d’analphabètes.
C’est la mission de maints organismes spécialisés encouragés par l’UNESCO.
Nous travaillons avec ces organismes et avec l’UNESCO. Nous ne voulons à aucun prix nous substituer à eux.

Vous avez un service « Jeunes ». C’est une structure. A l’intérieur de cette structure, il y a des jeunes, porteurs de valeurs chrétiennes : foi, charité, fraternité, volonté ardente de s’attaquer aux causes de la pauvreté, de promouvoir les pauvres, etc. Qu’attendez-vous de ces jeunes au sein du Secours catholique ?

En l’an 2000 nous serons tous morts. La Charité sera entre les mains de ceux qui en 1971 sont très jeunes. Comment les responsables du village, de la nation, des institutions internationales de l’an 2000 résoudront-ils les problèmes du quartier et du tiers-monde : cela dépend de la préparation de ces jeunes d’aujourd’hui.

Au seuil de cette 26° année, que prévoyez-vous pour le Secours catholique en ce qui concerne par exemple soit les méthodes, soit la manière de vivre la charité. Vers quelles formes de misère les militants SOS peuvent-ils être amenés à se tourner ?

Cette question était la question centrale de nos récentes Journées nationales de Lourdes.
La réponse a été cherchée dans la récente lettre de Paul VI au cardinal Roy. Cette lettre non seulement dénonce les nouvelles pauvretés issues des progrès techniques, mais elle conduit à regarder ce monde avec une optique nouvelle.

L’Armée du salut est intervenue lors de la représentation de Hair. Est-il dans le rôle du SOS d’agir d’une façon ou d’une autre contre l’érotisme ?

Le Secours catholique n’est pas la police des mœurs. Il ne s’attaque pas à tous les problèmes. Il se limite. Mais il se limite à des actions positives en proposant des réalisations concrètes.
Il existe des Ligues organisées contre l’alcoolisme et la prostitution. Le Secours catholique entretient d’excellents rapports avec ces organismes et intervient en liaison avec eux dans les cas de misères provoquées par ces fléaux sociaux.

On parle beaucoup de promotion féminine à notre époque. Y a-t-il au Secours catholique des femmes responsables « en chef » d’une délégation diocésaine ? Comment prévoyez-vous dans l’avenir la participation des femmes aux activités caritatives, notamment au sein du Secours catholique ? Pensez-vous qu’on puisse un jour ordonner des femmes diacres ?

Avant les Apôtres, c’est Marie-Madeleine qui la première a eu la révélation du Christ ressuscité. La Samaritaine a été le type même de la militante.
Il est donc évident que la femme a un rôle dans l’apostolat en général, et dans l’action caritative en particulier. Mais je ne participerai jamais à une campagne tambourinante à ce sujet.
Le prototype de l’apostolat féminin, c’est Notre Dame. Aucune femme n’a participé comme elle à la Rédemption. Aucune n’a rayonné comme elle.
Or Notre Dame est restée discrète et silencieuse...

Au sein des délégations diocésaines, les jeunes sont-ils « admis », avec leurs idées propres, leur ardeur propre, leurs « colères » propres, qui peuvent être profondément différentes de celles de leurs aînés ?

Ou bien ils sont simplement « admis », alors ils ne resteront pas. Ou bien ils sont « compris », alors le travail en commun, dans ce cas, sera possible.

En vertu de quel mandat un militant SOS, individuellement, peut-il passer à l’action lorsque se présente brusquement une situation nouvelle et délicate et qu’il se heurte à une opposition ?
Un simple fidèle peut-il se réclamer du Secours catholique si, se trouvant un jour brutalement en face d’une détresse appelant un secours immédiat, et voulant agir, il se heurte à une opposition ?

Il y aura toujours des oppositions.
Ou bien c’est l’opposition de l’inertie qui a peur de tout, alors il faut dépasser cet obstacle.
Ou bien c’est l’opposition du responsable qui estime que l’action envisagée est du domaine syndical, ou politique, ou médical : alors c’est un devoir de s’effacer pour laisser chaque secteur prendre ses responsabilités. Le Secours catholique ne doit pas sortir de son domaine.

Avez-vous le sentiment que l’activité, la « présence » des militants SOS, notamment diocésains ou nationaux, influe sur les fonctionnaires de l’administration et que ceux-ci sont par là amenés à humaniser leur travail, à prendre souci d’exigences morales ou spirituelles que l’aspect technique de leur tâche pourrait masquer à leurs yeux ?

Les fonctionnaires sont des adultes qui n’ont point besoin d’être influencés.
On pourrait retourner la question et se demander si la compétence des fonctionnaires, et leur longue expérience du social, n’ont pas une influence bénéfique sur nos militants. Mais ce genre de calcul ne m’attire pas du tout.

Un curé d’une paroisse « bourgeoise » se plaignait un jour à nous que le Secours catholique soit une « pompe à sous » (un sourire bienveillant accompagnait cette expression familière, car ce prêtre répercutait ponctuellement et vigoureusement dans sa paroisse l’appel du 3ème Dimanche de novembre). En sens inverse, le Secours catholique ne lui apportait pratiquement rien, un « cas Messages » tous les cinq ans. Ceci pose le problème de l’écartèlement, en quelque manière, du Secours catholique entre les besoins locaux, qui existent, et sa vocation internationale. Qu’avez-vous à en dire ?

Il n’y pas écartèlement, mais complément.
Le « cas » paroissial du Portugais avec sa famille mal logée conduit à regarder vers les pays en proie au chômage.
L’appel pour les micro-réalisations en Haute-Volta pour un puits à creuser oblige à compter dans ma propre rue les vieillards qui n’ont pas l’eau sur l’évier...
Tout se tient dans ce monde qui est un grand village. Nous sommes mondialement solidaires, proclame en suraigu le conférencier.
Cette solidarité terrestre est d’ailleurs la figuration de ce mystère qu’autrefois, dans nos excellents catéchismes, on appelait la Communion des Saints. L’expression avait cent fois plus de sens que nos anémiques slogans.

Tout le monde sait que le Secours catholique est efficace. Et il est efficace parce qu’il est précis dans ses méthodes et ses objectifs. Ceci est particulièrement vrai des micro-réalisations lancées il y a onze ans. N’est-ce pas le moment d’en faire le bilan ?

Ce bilan est fait, Ce document nous l’enverrons à tous vos lecteurs qui en feront la demande.
En deux mots, le Secours catholique s’est astreint à éliminer tous les grands projets pour se limiter strictement aux projets de pré-développement. Établi au ras du sol par les paysans d’un village d’Afrique ou d’Asie, ce projet est ensuite réalisé par eux-mêmes.
Le bilan, c’est l’autoformation locale. C’est inchiffrable.

Un membre national du Secours catholique nous faisait remarquer à Lourdes combien sont différents les délégués diocésains, présentant un éventail très étendu de tempéraments, de types d’hommes. Si cette observation vous paraît juste, voyez-vous un enseignement à en tirer ?

C’est exact. Nous ne sommes pas un Uniprix. Je regarde souvent le rucher au fond de mon jardin. J’observe mes abeilles, pour faire leur miel, leur bon miel, s’en aller butiner sur toutes les fleurs. Elles les aiment toutes, les blanches et les rouges, la somptueuse orchidée comme la sauvage gentiane, la rosée scintillante de rosée et le lupin sec comme une vieille queue de rat. Cela faisait dire à saint François de Sales que « les abeilles font du miel de toute fleur ». De même dans les jardins diocésains et paroissiaux s’étalent, en grande variété, les créatures du Bon Dieu. Sachons voir large, ne pas bloquer les fleurs qui ne sont pas dans notre herbier personnel. Animer une Délégation, un Comité paroissial du Secours catholique, c’est avant tout épanouir, faire confiance, susciter.

Certains assurent qu’il y a au Secours catholique un « esprit de boutique » en ce sens que, selon ces esprits, le Secours catholique ignore ou critique volontiers ce que font les autres organismes d’assistance. Quelle est votre réponse ?

Prouvez-le. Si cela est exact, je ferme la maison le soir même.

Avez-vous une méthode rapide : livre ou brochure, pour apprendre la charité en dix leçons ?

Cela n’existe pas.
La fringale actuelle de brochures est artificielle. Le petit enfant forme sa mère mieux que toutes les circulaires.
Sainte Monique au IVe siècle a formé son fils saint Augustin sans lire de brochures spécialisées sur l’éducation. Et des millions de mères de famille avec elles.
Regarder. Un silence. Prêter attention. Ne pas calculer tout le temps. Faire silence. Savoir se mettre à genoux trois minutes. Écouter ce paralytique. Et c’est déjà la petite flamme Charité qui de vacillante va se mettre à brûler...