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Une certaine vocation

04 septembre 2017
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Jean RODHAIN, « Une certaine vocation », Messages du Secours Catholique, n° 220, juin 1971, p. 3.

Une certaine vocation

Au XIX° siècle pour donner des structures d’avenir à la ville de Paris, il faut la politique audacieuse d'un baron Haussmann avec son vaste plan d'urbanisme. Il faut aussi, pour savoir écouter la voix des pauvres pécheurs, un misérable confessionnal, avec dedans le curé d'Ars.

Au XXe siècle, Il faut l'accord des grandes nations pour édifier l'architecture de l'O.N.U. avec ses structures spécialisées depuis la F.A.O. jusqu'à l'U.N.E.S.C.O. Il faut aussi dans le désert, la solitude d'un ermite aux mains vides pour fonder, sans le vouloir, cette famille religieuse au service des plus pauvres qui se réclamera du Père de Foucauld.

Il y a des vocations indispensables pour les vastes perspectives politiques ou économiques, sur le plan local et sur le plan international. Cependant, à l'heure de l'atome, une Mère Térésa, à Calcutta, choisira les mourants pour se consacrer à leurs misérables agonies.

Elle a suivi sa vocation.

Elle a choisi...

On trace l'avenue qui percera les vieux quartiers. De chaque côté de la nouvelle percée on édifie des immeubles de grand confort. J'applaudis à ce progrès indispensable. Mais je regarde le déménagement des petits locataires ainsi évincés du vieux quartier. Ce petit peuple laborieux va se réfugier en banlieue. Ce n'est pas le bidonville. Mais c'est la zone qui devra attendre 50 ans pour être aménagée. Pas d'école, pas de dispensaire, pas de métro. Ces petites gens payent la facture du progrès. Ainsi, le bulldozer traçant l'indispensable autoroute rejette au bas du talus un résidu de bestioles et de plantes : le progrès des structures balaye ceux qui n’ont pas la parole.

Je m'intéresse à ces balayures.

Je choisis ces migrants sans délégués, ces infirmes sans députés, ces petites gens sans avocat. Ils font partie intégrante d'un monde en marche vers le progrès.

La justice exige le salaire exact, et la protection de la femme, et les allocations pour les enfants, et la retraite pour les vieux. Tout est prévu, réglé, juste, grâce à une législation sociale que tous doivent chercher sans cesse à perfectionner[1].

Mais ce père de famille s'enfuit avec sa jeune et jolie maîtresse : voici la mère abandonnée avec ses cinq enfants, dont un handicapé mental. Vous permettez que je choisisse de prendre en charge ce cas qu'aucune loi n'a prévu ?

Cette autre famille n'est pas « intéressante » : la mère alcoolique a déjà « fait » trois prisons. Le père, honnête mais instable, dans chaque place, ne reste jamais plus d'un trimestre. Il y a quatre gosses. Ils ont des visages d'anges, mais dans ce milieu, ces anges ont déjà quelque chose de démoniaque. Vous permettez que je fasse mon choix et que, puisque personne n'en veut, je m'intéresse à ces quatre gosses ?

Et voici la famille où tout est réussi. Il n'y a ni alcool, ni abandon, ni défaillance. C'est le type du foyer qui n'a besoin de rien parce que tout a été prévu, établi, réalisé. Et l'imprévisible accident charge subitement la grand-mère de six orphelins...

Aucune statistique, aucun sondage d'opinion. ne chiffrera ces « cas » Mais, si vous vous donnez la peine de compter - dans votre propre entourage - ces situations qui échappent aux balances de la justice, vous serez étonnés de n'avoir pas assez de vos dix doigts...

Même si tout le village est passionné de progrès et ambitieux de structures. Même si à l'unanimité tous mes voisins choisissent les grands projets, et les vastes desseins. Même si tous, sans exception, décident de donner la priorité à l'action politique. Même si je suis d'accord - et je le suis - sur la légitimité et l'opportunité de ces choix, et de ces vocations. Permettez que moi, retardé par cette vision des « cas », je choisisse délibérément de m'attarder auprès d'eux ?

Le Secours Catholique a choisi « cela ». Et Il s'obstine, au ras du sol, à coup de micro-actions, à se consacrer à ce service.

Permettez-vous que ce soit « notre vocation » ?

Jean RODHAIN.

 

[1] Ce travail auquel tous doivent s'associer est exposé en termes excellents par Ph. Farine en page 9.