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Une enquête de Sidoine

18 avril 2013
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Jean RODHAIN, "Une enquête de Sidoine", MSC, n° 224, novembre 1971, p. 10-11 ;14.

Une enquête de Sidoine

Sidoine, en cette maison, - chacun le sait - est sacristain.
Comme tout bon sacristain, il connaît sa paroisse, et ses paroissiens ; Sidoine est donc ici le témoin de l’extraordinaire et du quotidien.
Ses 25 ans - déjà ! - de services ininterrompus et assidus ne lui ont pas valu la médaille « Bene merenti ». Il n’en a nulle aigreur. « Vanité des vanités... », cette maxime n’est pas, pour lui, sans saveur...
Accomplir sa tâche, écouter, recueillir les confidences, observer, servir, cela lui suffit, et c’est sa récompense. Son plaisir - et il est subtil, et parfois un tantinet teinté de malice - son plaisir, est d’assortir ces devoirs-là de longues cogitations, poudrées de bon sens, et de les assaisonner d’une pincée de philosophie.
Sans l’avoir jamais rencontré - qui peut se vanter de l’avoir découvert dans ses chapelles et derrière ses piliers, là où il manie l’encensoir... ou le balai ? - mais l’ayant beaucoup fréquenté, les lecteurs de « Messages » connaissent sa verve et sa causticité, sa présence au monde et son franc-parler.
Sidoine est un personnage. N’en disons pas davantage.
C’est à ce titre que, s’étant laissé interroger, il vient de donner réponses à « 100 questions sur le Secours Catholique ».
Piqué ou jeu - et peut-être au vif - le voici qui, à son tour, se fait questionneur :

- Cette maison, chers Mlle Marie-Hélène et M. Moury, je la connais. Enfin ! je devrais !... Pourtant avant de m’engager à la découverte de ses grands services nationaux, me permettrez-vous de faire halte cinq minutes dans ce local où, en tant qu’hôtesse et gardien, vous assurez l’accueil. Je suis sûr que ce qu’on vous demande est de nature à m’ouvrir la piste...

- Nous devons recevoir toutes les personnes qui pénètrent dans le hall d’accueil, une cinquantaine au minimum chaque jour. Ces visiteurs sont autant des gens qui ont besoin d’aide que ceux qui ont besoin d’un renseignement (parfois bizarre) ou que des donateurs.
Pour répondre aux questions variées que l’on nous pose sans cesse, nous avons constitué un fichier que nous complétons chaque jour : nos visiteurs représentent un échantillonnage des « cas » les plus divers et nous devons pouvoir les orienter au mieux de leur situation. Il s’agit, sans être indiscret, de leur faire admettre ce côté administratif, afin que leur problème soit examiné par une personne compétente.
Beaucoup de personnes entrent ici aussi pour nous demander les renseignements les plus divers, qui n’ont souvent rien à voir avec nos activités ; ainsi, des étrangers ou des provinciaux perdus qui demandent l’adresse d’un hôtel, d’un foyer, etc., ou même, les heures d’ouverture des musées !
Il y a parfois des visiteurs bizarres, tel cet inconnu qui, le mois dernier, est venu nous réciter un poème de son cru à la gloire du Secours Catholique, ou cet homme nous apportant un lot de cravates en exigeant que nous les donnions aux réfugiés du Pakistan.
Il y a enfin les visiteurs d’après les heures de fermeture, et ceux des jours fériés. Et puis tous ceux qui téléphonent, à ces heures et ces jours-là, pour se faire préciser, par exemple, notre numéro de C.C.P. après un appel ou une information à la radio.
Mais, fort heureusement, la plupart des donateurs sont des gens calmes et attendent de nous des détails précis sur les activités du S.O.S.

- Mlle Boverat, on m’affirme que le Siège Social n’est qu’un état-major sans contact avec le public. Or, chaque matin je vois une queue de vingt personnes avec valises devant les bureaux du service « Émigrations » : qui sont ces gens à l’accent étranger ?

- Il ne faut pas exagérer : non, pas tous les matins, mais seulement quelques matins par mois. Vous avez croisé des personnes à l’accent étranger, avec des valises. Ce sont des originaires de pays de l’Est, qui ont été aidés par le service Émigration afin d’obtenir des visas d’émigrants pour l’Australie, le Canada ou les U.S.A. Notre Service organise leur voyage et, les jours où doit partir un avion spécialement affrété, ils ont rendez-vous au S.O.S. avec leur valise.
Les autres jours, nous avons de nombreux autres visiteurs. En effet, les réfugiés et étrangers désireux d’émigrer s’adressent au service Émigration, qui les conseille et les informe sur les possibilités d’émigration ; les assiste lors des démarches d’obtention de visa et les aide pour l’organisation de leur voyage.
Nous aidons également les volontaires partant travailler dans les pays en voie de développement en organisant leur voyage à tarif réduit. Enfin, nous sommes à la disposition des Français pour leur donner tous conseils et informations en vue d’une éventuelle migration.
Mais, tous les visiteurs qui attendent dans le couloir ne viennent pas tous pour l’émigration : d’autres personnes à l’accent étranger sont intéressés par le bureau voisin, celui de Mme Goriely.
- Mme Goriely
Le service intégration reçoit les étrangers qui viennent chercher asile en France ; il les conseille, les aide à obtenir les documents qui leur permettront de s’y fixer, en coopération avec les services sociaux officiels ou privés et en utilisant des fonds nationaux ou internationaux d’aide aux réfugiés - leur permet de s’installer, de trouver du travail, un logement, d’obtenir le bénéfice des lois sociales et, finalement, de s’intégrer.
Une section spécialisée pour les intellectuels réfugiés cherche à résoudre les immenses problèmes que pose l’établissement de cette catégorie de personnes qui nécessitent une attention particulière.

- Monsieur Robic, beaucoup d’œuvres spécialisées s’occupent de malades, de handicapés, etc. Le service « Malades » du S.O.S. fait-il alors double emploi avec les organismes existants ?

- Quand le Secours Catholique crée les premières équipes de visiteurs et de visiteuses d’hôpitaux qui, plus tard, prendront la forme juridique d’une association 1901 et voleront de leurs propres ailes, le Secours Catholique ne fait pas double emploi. Il innove.
Quand le Secours Catholique crée des associations pour être son bras séculier auprès des malades, des handicapés, pour créer, gérer, animer des centres d’accueil pour sortants d’hôpitaux, des ateliers protégés pour surhandicapés, des maisons familiales hospitalières pour accueillir les familles en visite auprès de leur malade hospitalisé loin de chez elles, le Secours Catholique ne fait pas double emploi... il lance des opérations pilotes qui entraîneront d’autres réalisations.
Quand une Délégation diocésaine du Secours Catholique associe 500 personnes du diocèse à une enquête sur les besoins des handicapés et, en conclusion, met en œuvre les moyens propres à répondre aux besoins les plus criants, le Secours Catholique ne fait pas double emploi. Il sensibilise l’opinion sur des besoins qui n’ont pas été suffisamment perçus et ouvre la voie vers des solutions possibles.
Quand le Secours Catholique rend les services que lui demandent les associations de handicapés ou les handicapés eux-mêmes, c’est que les intéressés estiment que le Secours Catholique ne fait pas alors double emploi et qu’ils le jugent compétent et disponible pour répondre à leurs besoins.

- Monsieur Duquenne, je vois sur votre porte - « Direction des Cités-Secours ». Qu’est ce qu’une Cité-Secours et en en quoi se distingue-t-elle d’un « asile » ou « foyer » quelconque ?

- Toutes les Cités-Secours que nous avons créées sont des Initiatives-pilotes, où nous essayons de répondre à un appel de détresse précis, en ne doublant pas quelque chose qui existe déjà. Notre époque connaît des formes de misères de plus en plus diversifiées et nous essayons de trouver, chaque fois, une solution répondant à un cas bien précis.
Ainsi, à Lourdes, nous avons voulu que plus pauvres viennent aussi en pèlerinage. À Paris, la Cité-Secours Notre-Dame fonctionne dans des conditions capables de faire progresser les sans domicile fixe, en adaptant notre accueil aux nouvelles formes de misère qui s’adressent vois à nous : je pense en particulier à l’afflux de jeunes désorientés.
Nous avons été les premiers à penser au reclassement des hébergés, ce qui se fait couramment ailleurs aujourd’hui ; maintenant, nous allons susciter de nouveaux services de suite, pour faire face aux nouvelles catégories d’inadaptés sociaux.
La Briche est aussi une expérience-pilote, car aucune cité d’accueil, ne recevait des femmes avec plusieurs enfants.

- Père Rousset, pourquoi l’Aumônerie des Prisons parmi les Services du Secours Catholique ? Combien d’aumôniers en France ?

- Vous devriez savoir, Sidoine, que le Secours Catholique est issu de l’Aumônerie générale des Prisonniers de Guerre ; cette raison historique justifie déjà la présence de l’Aumônerie des Prisons au sein du S.O.S.
En outre, il y a imbrication entre l’Aumônerie et l’aspect social (aide aux détenus et à leurs familles) qui est la vocation du S.O.S. L’aumônier de prison n’a pas qu’une action évangélique, importante certes, mais son rôle n’est pas celui d’un aumônier d’un établissement quelconque où il irait enseigner le catéchisme aux enfants sages. C’est aussi un visiteur de prison et il assume la l’une des œuvres de miséricorde : comme l’une des très rares personnes autorisées en milieu pénitentiaire, il est le confident de celui qui a envie de se confier et qui a besoin d’un appui pour s’en sortir ; il est parfois le dernier qui puisse apaiser…
Croyez bien que 176 aumôniers des prisons de France ont autant une mission sacerdotale qu’une mission charitable, ce qui suffirait à justifier ma présence dans ces murs.

- Mademoiselle Rivet, vous êtes chef du Service Aide Technique internationale. Dans l’ascenseur, j’ai rencontré un certain M. Mérian qui semble travailler et voyager pour les Micro-réalisations. Quelle est exactement sa mission ?

- Sidoine, si vous lisiez « Messages », vous ne me poseriez pas cette question.
A travers ses reportages, M. Merian se révèle : c’est d’abord, pour les Africains, l’ami compétent et sûr qui aime découvrir avec eux, un peu plus à chaque voyage, la brousse africaine.
Heureux de partager avec les paysans son expérience d’agriculteur et ses connaissances techniques, il se passionne pour toutes les expériences qu’ils ont tentées, pour toutes les astuces qu’ils ont inventées pour améliorer la technique. Si nos amis africains lui montrent leurs livres de comptes, ils savent qu’ils ne peuvent lui faire plus de plaisir qu’en l’aidant à aller de village en village voir les résultats des Micro-réalisations et ceux qui les mettent en œuvre...
Au retour, M. Merian est pour nous un très précieux collaborateur : il a connu les Micro-réalisations sur le terrain. Réaliste, il sait voir et comprendre un échec mais, pour lui, le bilan est nettement positif et son enthousiasme est communicatif.
Grâce à lui, les Micro-réalisations trouvent de nouveaux adeptes... et lorsque, parfois, nous nous inquiétons devant toutes ces Micro-réalisations qui attendent un financement pour démarrer, il est réconfortant de décrocher son téléphone et d’entendre : « Allô ! M. Mérian nous. a dit.. pourriez-vous nous envoyer un choix de micro-réalisations de 50 F, 100 F, 1.000 F... nous serions heureux d’en prendre une en charge en famille ou avec des amis... ».

- M. Gaben, vous vous occupez des jeunes. Et en attendant mon tour, j’ai entendu des bribes de vos discussions. Deux mots reviennent sans cesse : Taizé et Pakistan. Pourquoi ?

- Sidoine, c’est gentil de vous intéresser aux Jeunes. Ceux-ci, depuis 1968, veulent davantage s’exprimer : ils se posent des questions fondamentales concernant le sens de leur vie, les réalités actuelles, etc.
Ils ont trouvé un lieu où ils peuvent, en commun et dans un climat fraternel, aborder les problèmes qui les préoccupent : c’est Taizé, 600 jeunes s’y sont retrouvés à Pâques 1971, pour y annoncer une joyeuse nouvelle : la préparation d’un Concile des jeunes. Des jeunes qui sont passés par Taizé, vous en verrez partout et vous les reconnaîtrez facilement à la croix en forme de colombe stylisée qu’ils portent autour du cou.
Il est évident qu’actuellement, le drame des réfugiés du Pakistan a scandalisé les jeunes, qui souhaitent, en leur faveur, des interventions officielles plus vigoureuses. Nous recevons de multiples lettres de jeunes qui, spontanément nous demandent de la documentation, afin d’orienter leurs actions avec des amis pour informer leur entourage et recueillir des dons pour les réfugiés... Il est bien évident que Taizé nous a tous marqués et que les lettres, coups de téléphone et visites au sujet du Pakistan sont innombrables ; mais, cela ne nous empêche pas de poursuivre nos actions de tous les jours, qui n’ont pas diminué pour autant : les équipes jeunes continuent à agir aussi en faveur (et avec) les handicapés, les inadaptés, les vieillards, etc.
Pour terminer, nous vous signalons que nous pensons à l’avenir : nos équipes, préparent activement, pour mai 1972, une grande rencontre de jeunes qui sera placée sous le signe de l’Espérance.

- Vous êtes une personne d’ordre, Mademoiselle Ellies. Ne puis-je d’abord, amicalement, vous en féliciter ? ... Et puis, non moins amicalement, vous faire part de mes étonnements ? S’il m’arrive, en effet, d’entrer dans votre bureau pour vous y saluer, je vous y vois au milieu d’un bric-à-brac de montres, de vieux bijoux... sans compter les papiers...

- Vous m’étonnez vous-même, Sidoine. Tout d’abord pour ce terme de « bric-à-brac ». Je ne l’aime guère. Ça fait désordre. Vous n’aimez pas le désordre. Moi non plus. Or vous savez bien que je suis en train de mettre de l’ordre et que je ne cesse de le faire.
Tous ces bijoux épars, souvent dépareillés, ces montres vénérables, ces vieux chapelets, tout ce « bric-à-brac », comme vous dites, d’objets de métal précieux ou apparemment précieux, ça fait « bimbeloterie ». Mais ce sont des dons qui nous sont faits. Je fais un tri. J’y suis obligée... Car tout n’est pas d’égale valeur, et tout n’est pas également utilisable. Voyez ce chapelet, en morceaux, l’intention du donateur est respectable ! Mais qu’en faire ?… Je trie donc. Pour bien trier, je dois étaler. C’est une question de rendement.
Qu’est-ce que je fais de tout cela ? Je le cède à des spécialistes. Ce qui peut être négocié l’est. Voilà pourquoi cette documentation : ces « papiers », comme vous dites. Ce qui peut être fondu l’est. Et l’on en fait les calices, les patènes de mes valises-chapelle ; et cela contribue aussi au financement. J’ai la responsabilité de ce service des valises-chapelle, si utiles pour les missionnaires ou les prêtres des pays sans ressources, 7.650 de ces chapelles portatives ont, à cette date, pu être ainsi constituées, et elles servent, elles sont appréciées. Mais tout cela, vous le saviez, Sidoine. Vous voyez à quoi conduit votre allusion au « bric-à-brac »...

- Chers messieurs « les régionaux », me permettez-vous d’interrompre le colloque où je vous vois ? Vous me paraissez être des hommes de réunions, de débats, ici et à l’extérieur, car vous voyagez beaucoup. Je sais que c’est une part de votre travail. Pour beaucoup, ce travail est quelque peu mystérieux. Vous l’avouerai je ? Pour moi aussi, un peu... alors ?

- Sidoine, n’ayez aucun scrupule, vous ne nous dérangez pas : nous sommes des hommes de contact et de dialogue. Contrairement à ce que peut-être vous pensez, vous aussi, les « Régionaux » ne constituent pas un état-major, encore moins un « directoire » ; pas même un encadrement. Ils sont, au sens actif du terme, un « service ». Nous sommes six à nous partager la France métropolitaine.
Notre rôle ? Épauler les Délégués de notre ressort. Les Délégués sont sur le tas. Nous aussi, mais, à leur côté, à leur disposition, par leur entremise. Nous travaillons avec eux, et pour eux. C’est un travail en équipe, un travail aussi de liaisons dynamiques. Car le Secours Catholique, c’est ce qui se fait au Siège social et ce qui se fait dans et par les Délégations. Chacun de nous a, en outre, une responsabilité particulière : les personnes âgées ; l’étude, la mise au point des dossiers des réalisations ; l’enfance malheureuse ; les jeunes ; les migrants ; et moi les problèmes du diaconat... Nous avons à être des animateurs, et puis aussi des spécialistes. C’est ainsi que nous essayons de rendre service pour aider à avancer plus sûrement, au contact des réalités. Ces liaisons, c’est un échange, et puis, un partage.

- Mademoiselle, vous êtes secrétaire du bureau des Relations extérieures. Dans l’ombre de ma sacristie, ce titre me taquine un peu. Voilà trois fois que, depuis ce matin, je viens pour voir son responsable, M. Gomart. Et vous me répondez : il est à l’UNESCO. Fort bien ; mais qu’est-ce que cela veut dire ?

- M. Gomart est effectivement aujourd’hui à l’UNESCO. L’UNESCO, cette semaine, tient session. Vous savez que le Secours Catholique est l’un des 94 membres de « Caritas Internationalis ». C’est au titre de représentant désigné par le comité exécutif de « Caritas » qu’il faut, à M. Gomart, assurer des contacts suivis et liaisons fréquentes avec les grandes organisations ou institutions internationales, dont le siège est à Paris. Il y a une présence à tenir, des travaux à suivre et auxquels participer ; cela en vertu du « statut » consultatif attribué à « Caritas » et l’accréditant. Ni le Secours Catholique, ni « Caritas » n’ont à vivre en circuit fermé, et vous le savez bien, vous qui le voyez s’engager aux dimensions du monde.
Au demeurant, cher M. Sidoine, si vous viviez dans ce bureau, vous constateriez combien y sont actives - et sollicitées - les « relations extérieures ». C’est un courant incessant... Il y a les autres « Caritas » : la coordination, l’échange d’informations, la collaboration, cela se révèle un nécessaire facteur d’efficacité. Et puis, il y a les autres organismes nationaux et encore tous les responsables ou militants des autres pays de passage à Paris et qui viennent nous voir et puis les mille personnes qui sollicitent des renseignements (ou des services) de l’étranger ou sur l’étranger. En somme, conformément à notre appellation, nous « relions ».

- Monsieur Colas, vous dirigez le secteur Afrique. Combien de temps avez-vous passé en Afrique ? Et depuis que vous occupez ce bureau, quels pays avez-vous visités ?
- Je dois vous dire, mon cher Sidoine, que votre première affirmation à mon endroit, comporte une lacune : non seulement, je dirige le service Afrique, chargé des relations avec les pays d’Afrique noire et française, mais je suis aussi le coordinateur, auprès du Siège social, de nos 9 Délégations des départements et territoires d’outre-mer, où les activités charitables sont très développées.
Votre première question a l’air d’un piège, pour vérifier si je suis bien « the right man in the right place » : vous seriez ravi que le correspondant des S.O.S. africains n’ait qu’une connaissance superficielle de l’Afrique. C’est moi qui suis ravi de vous détromper : je suis né en Afrique du Nord et j’ai passé toute ma jeunesse en Tunisie. Je suis resté 13 ans au Sud-Cameroun, avec ma femme et j’ai eu des contacts incessants avec les Africains, tant sur le plan professionnel que sur celui des activités sociales et de l’Action catholique. Je dois vous signaler que j’ai fait partie de la première équipe du premier S.O.S. lancé en Afrique, en 1951.
Ce service, je l’ai créé à la demande de Mgr Rodhain, en fin 1957. J’ai fait de nombreux voyages en Afrique francophone, où je n’ai joué que le rôle de catalyseur auprès des évêques et des laïcs responsables, lors de la création de Caritas ou de Secours Catholiques nationaux. J’ai visité le Sénégal, le Mali, la Guinée, la Côte d’Ivoire, la Haute-Volta, le Togo, le Dahomey, la Niger, le Tchad, le Cameroun, la R.C.A., le Gabon, le Congo-Brazza, Madagascar et Maurice. Il n’y a que la Mauritanie que je ne connais pas, mais j’espère combler cette lacune.
Je me suis rendu aussi en Guadeloupe, à la Martinique, en Guyane française, à la Réunion, dans le Territoire français des Afars et Issas, en Nouvelle-Calédonie, aux Nouvelles-Hébrides, en Polynésie française - où existent de dynamiques Délégations du S.O.S. - et à Wallis et Futuna. Par contre, je regrette de ne pas connaître les Comores, où une Délégation a été créée, Il y a quelques mois.
Ces voyages, échelonnés sur près de 15 ans, ont permis d’irremplaçables contacts amicaux, basés sur des rapports simples et directs sans aucune arrière-pensée entre le S.O.S. et les Caritas africaines.

- Très cher Monsieur Fournez, votre silhouette n’est certes pas floue, mais elle est fugitive... Vous êtes ici logé en un recoin ; il m’arrive quand même d’y passer, mais je ne vous y vois qu’occasionnellement. J’aimerais, pour mes lecteurs de « Messages », que vous me disiez pourquoi ces va-et-vient incessants.

- Votre souci est judicieux, Sidoine, d’autant que « Messages » n’a pas souvent l’occasion de parler des activités de mon service. Il témoigne de votre conscience. J’ai, avec mes collaborateurs, peu nombreux, mais très au fait, la responsabilité du « Service Nord-Africains ». Il y a beaucoup à faire pour les aider, ces mal-aimés, ces démunis. Ici, j’ai mon bureau. C’est mon point d’accrochage direct avec ce que j’appellerai le « tronc central » du S.O.S. Mais j’ai beaucoup de contacts à prendre et à maintenir, beaucoup d’informations à recueillir, beaucoup de démarches à accomplir, près d’autres organismes ou de l’Administration. Et puis Il me faut lancer, relancer, animer les petits centres créés pour donner les moyens aux foyers nord-africains de « s’insérer » comme on dit, de mieux vivre dans les cadres sociaux et humains où ils sont venus s’installer. Surtout, j’ai la responsabilité de la Cité-Secours « Myriam » de Montreuil, en banlieue. Récemment, « Messages » a présenté son extension. Car cette Cité-Secours n’est plus seulement un centre d’accueil temporaire et de reclassement, dont les interventions permettent la remise dans le circuit social de quelque 70 hébergés chaque mois ; elle comprend aussi à présent un « foyer de travailleurs » de 144 places. C’est là, je crois, une réalisation d’une efficacité immédiate indéniable et, ce qui n’est pas négligeable, d’un rayonnement certain... Il y a tant à faire !

- Cher Monsieur Elophe, vous dirigez un service - permettez-moi ce qualificatif « énorme », et je ne vous vois disposer, presque sous les toits, que de deux petits bureaux : vous êtes « l’urgence », et je ne vous vois jamais vous précipiter... Pourquoi ces contrastes ?

- Cher Sidoine, mon vieil ami de route, manqueriez-vous tout d’un coup de perspicacité ? Je n’en crois rien. Je vous soupçonne donc d’un accès de curiosité renouvelée. Les apparences, je ne vous apprend rien, Sidoine, sont trompeuses. Des activités de ce Service, « Messages » parle à longueur de colonnes.
Pourtant, à son propos, je vous dirai ceci :
1) Le rodage est depuis longtemps effectué donc, au premier coup de démarreur, la machine peut partir et tourner rond.
2) Tout est question de méthode : l’expérience acquise l’a affinée.
3) Ici, ce n’est qu’un carrefour opérationnel : les informations convergent, les dispositions sont prises, les décisions partent. L’improvisation n’est pas tolérable en ce domaine.
Et puis, cher Sidoine, ne voudriez-vous pas considérer que « l’Urgence » étant la mobilisation et l’affectation appropriées des moyens disponibles donc fournis, ses membres actifs sont innombrables. Sans ce réseau, « l’Urgence » est vaine.
Cela dit éclairons de nouveau votre lanterne. Une catastrophe est annoncée… par radio, téléphone, téléx… (Nous en avons un ici, directement relié au Siège de « Caritas Internationalis ») ou tout autre moyen. Le mécanisme - pardonnez- moi ce terme d’allure un peu sèchement technique - se déclenche, en même temps qu’une série de questions : De quoi s’agit-il ? Séisme, inondations, famine ?... Importance ? Localisation ?.. Il est hors de question de « foncer » dans le flou d’informations brutales, mais insuffisamment vérifiées.
Que faire ? Comment ? Avec qui ?... Pas question de partir en franc-tireur... D’un bout à l’autre de l’action, tout est contrôlé, parce que tout doit l’être. Simple loyauté ! S’il le faut, mais pas autrement, je me porte sur place...
Nous avons des stocks, mais seulement de ce qui peut être stocké pour être utilement employé. Et nous avons toujours prêt notre fichier de fournisseurs avec qui un accord a été souscrit ; c’est un facteur d’économie et d’efficacité. Un exemple ? Faut-il envoyer tels ou tels médicaments ?... Commande est passée près du ou des laboratoires qualifiés... et qui savent à quoi s’en tenir et comment procéder. Un décimètre cube de place perdue dans un avion, cela compte ! Voyez l’importance du conditionnement ! Une opération d’urgence, c’est sérieux.
J’ajouterai, Sidoine, que mon service a la responsabilité de la gestion du parc de 110 voitures dont disposent, pour agir, habituellement ou « en urgence », les Délégations. Et puis, oublieriez-vous le « Disque bleu S.O.S. », ce moyen d’éveiller les conducteurs au sens de leurs responsabilités ? Nous aussi nous éduquons les consciences. Je m’étonne, permettez-moi cet aveu, que cela ne vous étonne pas...

La question sans réponse
Il reste un dernier bureau à interroger. C’est un très vaste bureau puisque la rédaction de « Messages » y est tout entière regroupée, sans oublier Denise, la documentaliste à qui on demande toujours à la dernière minute la photographie impossible.
C’est un bureau où il y aurait bien des questions à poser sur les méthodes employées, sur les enquêtes en préparation, et surtout sur les manies professionnelles de chacun des rédacteurs.
Mais j’ai dans mon carnet, préparées pour les prochains numéros, quelques questions et quelques réponses à la limite de l’audace. Étant donné la censure que ce bureau exerce sur mes papiers, je préfère ne pas tirer la queue du tigre. Alors, lâchement, je n’entre pas.

Sidoine