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Rêveries devant une grille

05 novembre 2012
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Jean RODHAIN, "Rêveries devant une grille", MSC, n° 226, janvier 1972, p. 3.

Rêveries devant une grille

La veillée de Noël, je l’ai commencée parmi les très pauvres. L’Évangile parle de ces malheureux qu’on devait attacher, tellement ils n’avaient plus l’aspect humain. Il en existe toujours. Dans cette grande ville de province, deux pavillons d’un hospice leur sont réservés. Du côté hommes il y en a 122, du côté femmes 123. Ces débiles profonds ont de trois ans à soixante-cinq ans, mais dans chaque pavillon, ils vivent ensemble quels que soient leurs âges... Devant cette promiscuité, devant ce spectacle, on reste confondu par ces visages et ces gestes à la limite de l’humain. Confondu aussi par le personnel hospitalier qui, stoïquement, partage jour et nuit cette ambiance.

Mais il y a une note encore plus sombre que je n’ai découverte qu’au départ : 90 % de ceux-là n’ont pas de nouvelles de leurs familles. Les uns parce qu’ils n’ont pas de famille. Les autres parce que leurs familles ne sont pas venues les voir depuis dix ou quinze ans...

Dans cet hospice plus sombre qu’une prison, une seule note claire : un groupe de jeunes vient passer le jeudi après-midi avec eux. En été, depuis toujours, ces très pauvres loques tournaient en rond dans une minuscule cour ; or, en juillet dernier, ce groupe de jeunes les a conduits en autocar voir une plage et découvrir la mer : c’était la première sortie depuis la fondation de l’hospice en 1920, il y a cinquante ans...

Première note claire : une frêle colombe suffit pour l’espoir.

Barreaux, grille, prison. Ces barreaux ne sont pas ceux d’une prison, mais ils font penser à la prison. Les incidents de Toul, après le drame de Clairvaux, ont soulevé un coin du voile qui nous cache ces hommes derrière les barreaux. Vous me direz qu’il s’agit de peu de gens : il n’y a que 29.000 prisonniers en France. Ce chiffre est trompeur : il indique la statistique d’un jour. Mais trois pages plus loin, la même statistique signale que dans le cours de l’année 1970, le total des Français qui sont passés dans les prisons pour des séjours plus ou moins longs dépasse 72.000. En un an. Comptez sur dix ans… Ajoutez les membres de la famille atteints par l’emprisonnement du père ou du fils... Il ne s’agit plus de peu de gens...

Pendant des années on a très peu parlé des prisons. Tout d’un coup, à la suite des incidents récents, tout le monde en parle.

Il y a profit à écouter ceux qui témoignent en connaissance de cause : le magistrat, le surveillant, l’aumônier, l’ancien détenu.

Mais ils m’étonnent ceux qui, n’ayant jamais vécu une seule journée à Fresnes ou à la Maison Centrale de Poissy, rédigent cependant des motions ou condamnent très vite des structures qu’ils ignorent. Ils sont pleins de sollicitude - disent-ils - pour les détenus. Très bien. Savent-ils que leur sollicitude peut se prouver en visitant les prisonniers ? « J’étais en prison et vous m’avez visité », dira le Christ (Matthieu XXV, 36).

Or, on surabonde de discoureurs mais, en 1972, on manque de visiteurs : les candidats sont rares...

Chez le coiffeur traîne une revue : j’admire les réclames en six couleurs. Elles sont magnifiques. Sur une page on propose une montre-bracelet à trois millions (anciens). Trois pages plus loin un briquet or à deux millions. Il ne s’agit pas d’un musée qui expose une pièce rare. Il s’agit de séries fabriquées et mises en vente, ce qui prouve qu’il y a un certain public qui achète, et qui a donc les moyens d’allumer sa cigarette avec un briquet de deux millions.

Je rends la revue au garçon coiffeur. Il me passe « France-Soir ». J’apprends qu’auprès des trois mille astrologues, cartomanciennes, tireuses de cartes, les Parisiens, pour connaître leur avenir, ont dépensé en un an six milliards (anciens).

Aux yeux d’un réfugié bengali assis sur sa natte devant les ruines de son village, nous sommes prisonniers de l’argent. Mieux que les barreaux d’une prison. les grilles de l’argent nous entourent. Elles oppressent ceux qui n’ont pas assez pour vivre. Elles obsèdent ceux qui ont trop d’argent pour dormir en paix. Pour que l’argent n’étouffe la prière, le Christ prit des cordes pour frapper les marchands du temple. Sa fureur qui renversait les barreaux recula cependant sur un obstacle : des cages d’osier. Il y avait des colombes dedans. Il ne bouscula pas les blanches colombes (Jean 11, 16). Incroyable puissance de la fragile innocence.

Voici donc des barreaux bien fixés sur cette fenêtre bien structurée : les structures sont à la mode. L’enfant de chœur a des idées sur les structures de la paroisse. Et le paroissien discourt sur les structures de l’Inde.
Car chacun est « branché » sur des structures « valables » qu’il veut aménager en profondeur, évidemment.

A entendre ces maniaques du structuralisme, le monde ne serait qu’un échafaudage dont ils auraient les plans en poche. Ils savent les détails de la charpente de l’univers. Ils rêvent d’agir sur tel boulon, de « pénétrer les structures », voire même d’assembler un étage de plus. A les entendre on croirait que le Créateur, dès le premier jour, leur a confié personnellement les clefs de la création et l’organigramme détaillé des siècles futurs. Et pendant que ces bavards s’empressent devant leur tour de Babel mécanisée, le flot des paroles monte sans cesse. On est inondé de déclarations. C’est un déluge de mots.

Un déluge où les sommets sont engloutis. Où les points de repères sont noyés. C’est l’instant où le brave Noé lâche sa blanche colombe.
A part la charpente de l’Arche de Noé, la Bible ne parle jamais de structures. Mais d’espérance. Mais de l’Invisible. Mais de l’invisible force qui flotte sur les eaux. C’est l’Esprit Saint promis pour les temps futurs. Promis par le Christ. Chanté par saint Paul.

Et symbolisé par une colombe.

QUE CES COLOMBES SOIENT DONC AUPRES DE VOUS NOS MESSAGERES DE CONFIANCE !…

« BONNE ANNEE », AVEC NOTRE VŒU :
LA PAIX

JEAN RODHAIN.