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Tout a commencé à Bethléem

15 février 2013
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Jean RODHAIN, "Tout a commencé à Bethléem", MSC, n° 236, décembre 1972, p. 3.

Tout a commencé à Bethléem

Il y a partout des clochers. Mais c’est en un lieu unique que celui-ci est planté. C’est en Bethléem, exactement au-dessus de la Grotte.

Depuis 1972 années ce lieu reste inchangé : pauvres maisons, pauvres pâtures.

Alors pourquoi donc le monde entier regarde-t-il si attentivement en cette année finissante vers ce clocher de Bethléem ?

Cette année 1972 je l’ai commencée au cœur de la misère. En janvier je visitais à Calcutta les « mouroirs » de Mère Teresa et ces camps interminables où neuf millions de réfugiés se préparaient à repartir vers leurs villages. Une heure d’avion me permettait d’arriver au milieu de ces villages dans le delta du Gange : ces gens ne retrouveront que quelques bambous calcinés : la plupart des maisons de réfugiés ont été d’abord pillées, puis incendiées. C’est toute la misère du Bangladesh.

Et en ce début de Décembre me voici à Rome au Comité Exécutif de Caritas Internationalis et au Conseil Pontifical de « Cor Unum ». J’ai en face de moi ce délégué qui revient du Burundi. Il apporte toutes les précisions chiffrées sur l’effroyable massacre des professeurs et des étudiants (voir Page 6). J’ai à côté de moi le représentant de la Caritas de Saigon. Il présente les interminables statistiques des orphelins, des mutilés, des villages dévastés (voir page 7)

Vous supposez que mêlé de si près à tant de catastrophes je finis par m’habituer à de tels spectacles. Pas du tout. Non seulement je ne m’habitue pas mais je cherche à comprendre qui est à l’origine de ces drames avec pour chacun tant de milliers d’enfants morts.

Car ce n’est pas un imprévisible feu du ciel qui a foudroyé ces gens. Ni un raz de marée ou un tremblement de terre. Si Biafra, Pakistan, Burundi, Vietnam totalisent des millions de morts et d’infirmes, c’est par la seule faute des hommes : ce sont des hommes qui ont déporté, ou bombardé, ou massacré d’autres hommes.

Dans la série des catastrophes, la destruction d’Hiroshima, le bombardement de Dresde, le crématoire de Buchenwald alignent des chiffres de cadavres qui dépassent tous les tremblements de terre réunis. Or ce sont des hommes qui ont préparé, organisé, déclenché ces abominables catastrophes.

Alors, en fin de compte, le péché du monde, dont on n’ose jamais parler, finit par surgir devant moi dans son aveuglante réalité.

Voilà ce qui me frappe, avant tout.

Dans ce village d’Ile de France voici ce soir réunis comme chaque mois les « responsables sociaux » qui passent en revue les « cas » à résoudre. Bien qu’aucune accusation ne soit formulée, j’essaye de noter les causes.

Si ces trois orphelins ont perdu leurs parents, c’est bien parce que l’automobiliste prenant son virage à 100 à l’heure sur des pneus usés a commis un péché d’imprudence. Si cette femme porte difficilement la charge de cinq enfants, c’est parce que le père boit outre mesure. Si cet autre ménage est brisé et les enfants sont épars, c’est parce que la mère est partie avec le voisin d’en face. Cette autre famille échoue lamentablement parce qu’il n’y a eu aucune formation, ni ménagère, ni technique.

Et la litanie des « cas » se déroule sans aucun clavier technique ou social sur qui on puisse appuyer : la législation est essoufflée, les structures n’ont pas prévu le cas : il faudrait non des palliatifs, mais changer la formation de celui par qui toute une famille va souffrir.

Ce n’est pas un imprévisible feu du ciel qui a foudroyé tel cas. Ni un tremblement de terre qui a fissuré tel foyer. Si on veut bien regarder en face ce microcosme villageois, c’est finalement ce péché de l’homme qui cause le plus de dégâts.

Comme sur le plan international, voilà ce qui me frappe avant tout sur le plan local : la valeur de la personne.....

Prenez la même région à l’époque de Darius ou de Dioclétien, puis en 1972 et comparez.

Il y a un léger progrès dans le respect de la personne humaine et un progrès certain dans la législation sociale.

Une hérédité chrétienne a - consciemment ou inconsciemment - inspiré les mentalités et les législateurs. C’est cette véritable révolution par le dedans qui peu à peu transforme la personne humaine. La meilleure des structures devient néfaste aux mains d’un incapable. La plus belle des organisations conduit à la catastrophe dès qu’elle est confiée à un forcené.

Tout revient à changer le cœur de l’homme.

Cela a commencé sans bruit, sans faveurs de ce monde, sans technique, en ce premier Noël dans ce mystère d’une pauvre crèche.

Voilà pourquoi toutes les cloches qui dans cette nuit de Noël feront écho à celles de Bethléem seront signes de vraie joie.

Jean RODHAIN