Vous êtes ici

Evangélisation, porte ouverte sur le développement

21 octobre 2012
Print

En lien avec le Synode des évêques pour la nouvelle évangélisation et Diaconia 2013, un texte de Jean Rodhain, en 1973 sur le lien entre évangélisation et développement.

Jean RODHAIN, "Evangélisation, porte ouverte sur le développement", MSC, n°239, mars 1973, p. 1.

Evangélisation, porte ouverte sur le développement

Le sens des mots

Il y a vingt ans on parlait des pays « sous-développés ». Par politesse on a changé la formule : il n’y a plus dans le Tiers Monde que des pays dits « en voie de développement ». Je veux bien qu’on soit poli, mais je veux aussi qu’on soit exact. Employons donc les mots dans leur sens vrai.

Si on parle de développement il faut considérer toutes les dimensions du terme employé.

Chaque semaine paraît un nouvel ouvrage sur le développement. Il y a vingt ans on ne possédait pas une pareille documentation sur le Tiers Monde. Depuis lors on a établi des statistiques parlantes sur chacun des pays sous-développés. On connaît leur évolution, leurs progrès agricoles et industriels, leurs exportations, la variation du revenu brut par tête d’habitant.

Cette masse de renseignements permettrait de dresser sur une planisphère des plans en reliefs pour figurer le volume des progrès réalisés dans les domaines agricoles ou industriels.

C’est un bilan précis. Mais c’est un bilan incomplet.

Certaines lacunes

Dans cette description si bien chiffrée permettez que je dénonce tout de même certaines lacunes.

- Je vois tel pays d’Afrique Centrale où, depuis dix ans, le niveau de vie a certainement progressé. Mais comme ce pays étale publiquement ses divisions entre tribus et que nous savons les massacres réalisés en 1972 et les milliers d’élèves et de professeurs mis à mort, je prétends que dans ce pays le développement local est lourdement handicapé.

- Je remarque que dans tel pays d’Asie aucun des évêques n’a eu le droit de se rendre à Rome pour le Concile. Ce pays a fait des progrès sur le plan industriel, ce qui est un aspect du développement, mais il n’a pas fait de progrès sur le plan de la liberté, ce qui est aussi un aspect du développement.

Et je découvre qu’au delà du rideau de fer, voici des pays immenses par leur étendue et importants par leur population qui vivent sous un régime de dictature. Les mouvements de jeunes y sont interdits. Les éditions y sont domestiquées. Toutes les libertés y sont muselées : c’est bien une dimension du développement qui est détruite.

La production agricole, l’équipement industriel, la formation technique sont des dimensions précieuses. Mais un développement qui n’aurait que ces dimensions-là serait boiteux et incomplet.

Nous, français

Bien installés sur le sol français nous est-il possible de porter sur d’autres pays un jugement impartial sans avoir d’abord regardé chez nous avec exactitude.

Il ne s’agit pas seulement de mesurer les lacunes du développement en France. Nous savons, derrière nos vitrines bien remplies, deviner les taudis, les bidonvilles, les vieillards et tant de situations non confortables.

Il s’agit aussi d’examiner si notre concept du développement englobe bien toutes les dimensions de ce développement.

Le Français moyen est conditionné par une publicité si envahissante et une propagande audiovisuelle si continuelle qu’elles pénètrent son intelligence et son imagination.

C’est une véritable pollution de l’environnement du cerveau et de l’âme : cette pollution devient un écran contre le libre développement de la personne.

L’idolâtrie d’une foule agenouillée devant la fortune et devant les vedettes est plus toxique qu’une épidémie de grippe. Et tous ceux qui en sont atteints ont le regard finalement obscurci ou dévié. Le public actuel est ainsi intoxiqué.

L’Encyclique Populorum Progressio et la lettre de Paul VI au Cardinal Roy ont mis en lumière ce développement de tout l’homme. Est-ce que dans notre civilisation du confort et de la consommation nous avons encore la lucidité d’esprit suffisante pour saisir ces vastes dimensions d’un tel développement

Une porte ouverte sur le développement

Un texte récent de Paul VI distingue très nettement les notions d’évangélisation et de développement, mais en même temps Paul VI rappelle combien, dans la pratique, ces deux actions sont liées.

- Les débardeurs de Corinthe, une fois évangélisés par Paul, avaient dès lors une personnalité plus développée.

- En lançant une collecte en Macédoine et au Péloponnèse pour la famine de Jérusalem, Paul a donné une dimension nouvelle à la Charité du quartier.

- Dans la Rome impériale, les différentes classes sociales se sont trouvées réunies avec les esclaves autour de l’Eucharistie. Elles ont été soudées ensemble par la persécution et le martyre : ce rapprochement est par surcroît une forme de développement de tout l’homme.

- Dans ce village perdu dans la brousse, quand le catéchiste apprend aux enfants le respect de la vie, la responsabilité du baptisé, la doctrine du partage, il prépare du même coup le développement de ce village.
Cette dimension-là n’est pas comme la cinquième patte d’une chaise. Ce n’est pas un supplément facultatif. C’est un élément essentiel. C’est pourquoi l’évangélisation, c’est déjà une porte ouverte sur le développement. Et inversement le développement est aussi une porte ouverte à l’évangélisation .

Une place privilégiée

Dans ces perspectives l’Église n’est pas l’architecte : ce n’est pas son rôle de structurer le monde.

C’est le rôle des chrétiens et de tous les hommes.

Il existe des milliers d’organismes consacrés au développement. Parmi eux, c’est le privilège du Secours Catholique d’être rigoureusement conduit à étudier cette dimension si souvent négligée du développement.

« A quoi servirait un progrès technique ou économique, s’il n’était lui-même « converti » selon les principes évangéliques de dignité humaine et d’union fraternelle, si l’homme y venait à « perdre son âme », s’il y oubliait sa vocation plénière, ouverte sur l’absolu ? »

Est-ce que, lorsque nous parlons de développement, nous raisonnons comme un bon fonctionnaire technicien, ou bien comme un disciple embrasé de saint Paul ?

Est-ce que nous savons que cette dimension oubliée du développement est justement la dimension en flèche, vivante et prévenante, la dimension active et agissante. L’estime indispensable pour les autres dimensions nécessaires, contraignantes et formatrices nous conduit finalement à ne pas négliger cette « autre » dimension.

Est-ce que nous réalisons cette redoutable responsabilité qui nous est ainsi confiée ?

Jean RODHAIN.