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"Un livre où on mange tout le temps"

02 novembre 2012
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Jean RODHAIN, « "Un livre où l’on mange tout le temps" », MSC, n°240, avril 1973, p. 3.

Un livre où l’on mange tout le temps

La Mélanie a son franc-parler. Quand elle dit « cette créature-là », il n’y a pas besoin d’adjectif. La « créature » est classée chez elle pour toujours, et le ton employé en dit plus long qu’un long réquisitoire. La Mélanie, dans le quartier, « fait les ménages et les lessives ». Elle sait tout mais elle lit peu. Dans les stupides statistiques, la Mélanie compte pour une unité. Mais sur le plan de l’influence dans le quartier, elle en vaut dix. Il y a toujours dans une paroisse des étoiles de diverses grandeurs et d’un rayonnement secret qui ne correspond à aucun calibrage de nos soi-disant experts en sociologie.

Les veilles de grandes fêtes, le Curé emploie la Mélanie pour le balayage de l’église et l’astiquage des candélabres.

Habitué aux mots à l’emporte-pièce de la Mélanie, le Curé était cependant hier matin, suffoqué : il lui avait prêté au début de l’année une édition abrégée des Evangiles. La Mélanie, vient de lui rendre le volume avec son appréciation à elle : « Curieux livre, on y mange tout le temps. »

« Un livre où on mange tout le temps ». La définition fit en 48 heures le tour de la paroisse. Elle fut jugée triviale, et irrespectueuse vis-à-vis de la Sainte Ecriture par le Président du tribunal. Le professeur de philosophie estima que les Évangiles étaient marqués, en effet, par ce réalisme du corps humain, signe typique d’une civilisation méditerranéenne. Le Curé se référant à l’enseignement de saint Irénée rappela que les multiples repas dans les textes sacrés devaient être regardés d’un œil eschatologique, car ils préfiguraient le futur banquet céleste.

Quant au sacristain Sidoine, il ne dit rien. Mais son caractère méfiant et méticuleux le conduisit à vérifier, crayon feutre à la main, cette soi-disant densité alimentaire de l’Évangile.

Mon Sidoine prit donc deux cahiers quadrillés d’écolier. Sur la couverture du premier il écrivit : « Versets décrivant un repas du Seigneur ». Sur le second il marqua. « Versets évoquant une nourriture ou une boisson ». Et Sidoine entreprit de relire intégralement Marc, Luc, Matthieu et Jean, notant sur l’un ou l’autre cahier chaque fois qu’un verset correspondait à l’une ou l’autre catégorie. Je soupçonne Sidoine d’avoir passé trois nuits entières à ce dépouillement complet des quatre évangélistes.

Sidoine nous a livré le résultat de ses statistiques. Le premier cahier totalisait 231 versets. Le second 291. Total : 522 versets des Evangiles se rapportant à l’action de manger : Mélanie avait raison : « Un livre où on mange tout le temps ».

Sœur Verveine, notre religieuse infirmière, rentrait d’un mois de recyclage socio-psychiatrique. Cela n’avait en rien altéré son bon sens. Elle compara ce « livre où on mange tout le temps » avec nos thèses actuelles remplies de hautes considérations, pensées profondes et vastes perspectives d’avenir. Pour Sœur Verveine tout cela paraissait factice, irréel, et fumeux en face de Celui qui n’a pas écrit une seule ligne de sa main, mais dont elle savait - par 522 versets - qu’il mangeait chez Lévi et qu’Il se faisait inviter à dîner dans la famille de Lazare. Comme il est « dans la vie », remarquait Sœur Verveine, Celui qui a dit : « Je suis la Vie... »

Quant à moi, ces 522 versets me causent un choc. Un choc contre tous ces échafaudages compliqués qui m’entourent. Il me semble qu’autour de moi c’est tout un décor qui s’écroule.
Une fois tous nos papiers actuels envolés, tous nos discours oubliés, nous voici face à face avec ce Seigneur du grand Jugement : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger. »

A manger, c’est cela qui comptera.

A manger, c’est cela qui crève toutes les pages des Évangiles.
Et derrière le décor écroulé, devant moi surgit le cortège d’avril 1973 : ces milliers d’hommes qui fuient sur les sables du Sénégal et du Niger parce qu’ils n’ont plus à manger. Ces milliers d’enfants vietnamiens qui demandent du riz.

C’est cela la réalité aujourd’hui.

Comment oser nous réclamer de l’Évangile si nous venions à oublier qu’à cette heure même des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants crient leur faim : L’Evangile, « ce livre où on mange tout le temps ».

Jean RODHAIN