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Un merci

02 novembre 2012
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Jean RODHAIN, "Un merci", MSC, n°241, mai 1973, p. 2.
Un merci

Un mea culpa

Je suis assailli. On m’accuse d’ingratitude noire : à chaque étage du 106 rue du Bac, les divers services me guettent avec le même reproche : il s’agit de vous, chers lecteurs qui donnez inlassablement, et de moi qui néglige de vous remercier.

- Le Service des Colis Étoile m’explique qu’à Noël vos réponses ont tellement dépassé nos prévisions que pour la première fois il a pu étendre les envois de ses colis jusque sur un plan international.

- Le jour même de Noël la terre a tremblé au Nicaragua : sur le champ vous nous avez envoyé une multitude de mandats.

- Les deux derniers numéros de « Messages » ont exposé à la fois la dévastation du Vietnam et la sécheresse catastrophique en Afrique. Les pronostiqueurs annonçaient une lassitude du public devant tant d’appels. Ils se sont lourdement trompés. Ces deux appels superposés ont procuré en 15 jours plus de 50 millions d’anciens francs.

Comment vous remercier ?

Pendant ce temps là les responsables de la page des « cas » ou des « Microréalisations » me signalent que vos réponses sont d’une fidélité sans cesse croissante et que nos trois lignes habituelles de remerciements sont vraiment bien maigres.

Le service comptable a établi des graphiques indiquant le nombre de personnels effectuant chaque jour un versement quelconque. Or chaque mois le graphique est identique : une ligne très moyenne jusqu’au 15, et à partir du 20 un sommet abrupt qui plafonne au maximum de la feuille jusqu’au 30. Explication : Messages paraît le 5 de chaque mois, il arrive chez vous le 18, et vous répondez aussitôt. C’est un écho de régularité remarquable. Une seule exception, mais qui confirme la règle : il y a chaque année un seul mois où ce graphique ne comporte aucune pointe et reste rigoureusement plat : c’est le mois d’Août, ce mois où « Messages » ne paraît pas.

Autosatisfaction, diront certains. Non, c’est simplement une constatation. Les chiffres ne sont pas une illusion.

Alors j’avoue qu’en face d’une telle fidélité, nos quelques lignes de remerciements sont beaucoup trop sobres.

Mais je sais aussi - parce qu’au dos de centaines de mandats vous le répétez souvent - que vous ne voulez pas de remerciements continuels.

Les perroquets fatigués

J’entends bien les murmures de certains Pharisiens assis dans leurs confortables fauteuils. Ils jugent que le donateur « se donne bonne conscience » et qu’il se croit libéré de tout devoir de justice parce qu’il a signé un chèque quelconque. Voilà cinquante ans que ces Pharisiens retardataires répètent, comme des perroquets fatigués, le même refrain. Non seulement ils rabâchent, mais ils sont aussi aveugles. Car je rencontre rarement un donateur satisfait. Au verso des mandats chacun se demande comment partager davantage. La Charité n’est pas l’opium des consciences. Elle en est le réveil. Celui qui commence à partager découvre du même coup la dimension de la misère humaine, dimension qu’il ne soupçonnait pas auparavant.

Un panorama obsédant

Si j ai omis de vous remercier plus tôt, il y a aussi une raison personnelle. Placé dans l’observatoire où je suis, on reste obsédé par ce qu’il faudrait faire et qui n’est pas fait. Que la mousson soit inexacte et voici des millions d’Hindous mourant de faim. Que la terre tremble ici et c’est un cortège interminable de sinistrés. Que l’horloge tourne et à chaque heure qui sonne le Tiers Monde devient à la fois plus nombreux et plus pauvre. En face de ce panorama on reste écrasé et on compte en rougissant la petite part que les nations et les hommes consacrent au partage. Voilà ce qui m’obsède et voilà ce qui m’a - je l’avoue - fait oublier de vous remercier. De vous remercier de la confiance que vous accordez au Secours Catholique pour agir en votre nom.

Pour vous remercier exactement le mieux serait de publier le fac-similé d’une seule journée de chèques postaux. Chacun ne contient que quelques centimètres carrés. Dans cet espace minuscule des milliers de lecteurs réussissent à loger une incroyable variété de messages d’encouragements et de confiance. Mais il faudrait plusieurs pages de Messages pour vous présenter ce referendum d’une seule journée.

Un bouquet de fleurs fraîches

Ce matin au courrier, mon collaborateur fidèle, Sidoine, reçoit une lettre d’une lectrice de 11 ans. Je vous la transcris telle quelle, car elle me semble le meilleur « merci » imaginable.

« Je m’appelle Anne Caroline R.... J’habite au 9 Allée de la Fontaine à E..."

« Ma Maman s’occupe du Secours Catholique et l’an dernier elle a fait partir en vacances 22 enfants qui n’y sont jamais allés. Mon grand-père est président du Secours Catholique de V... Moi j’ai trois frères, l’aîné Benoît à 21 ans, le second Vincent a 19 ans, le troisième Antoine à 15 ans, et moi la dernière j’ai 11 ans. J’ai un grand jardin, J’aime la nature et je m’intéresse beaucoup à votre journal « Messages ». Je vous envoie ces dessins pour vous montrer comment je vous imagine. Moi, chez moi il y a beaucoup d’animaux : un chien, un berger allemand qui s’appelle Coum, 15 pigeons paons : il y en a tellement que je ne leur ai pas donné de noms mais simplement mis des bagues de différentes couleurs, 2 perroquets : cocotte et kiki un mâle et une femelle ; 8 poissons rouges, je ne leur ai pas donné de noms à eux aussi car ils sont de la même couleur et je n’arrive pas à les différencier.

Tous les mercredis je participe comme animatrice à des réunions de « ribambelle » organisés pour les enfants d’un grand ensemble. La ribambelle c’est quelque chose de formidable que nous avons inventé à E... : nous faisons découvrir aux enfants l’amitié, l’amour, les merveilles de la création, la vie. Il y a au moins deux cents enfants. Je suis sûre que cela intéresserait les lecteurs de « Messages » : vous devriez bien venir voir cela un jour ! oui ! on vous attend à E... !
Je vous embrasse, mon cher Sidoine. »

Anne Caroline.

Voilà une enfant qui dans la fraîcheur de ses onze ans est « animatrice » d’un groupe de 200 enfants. Et cela sans oublier son chien ni ses pigeons. Et elle écrit à « Messages » comme si nous étions de vieux amis.

Je trouve cette lettre aussi gracieuse qu’un bouquet de fleurs printanières. Et comme je cherche partout un merci exact à vous offrir, c’est cette lettre d’une gamine de onze ans que je vous présente en guise de remerciements.

Dans ce monde qu’on dit pollué, la fraîcheur du cœur existe encore.

Jean RODHAIN