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Fermeture annuelle

01 novembre 2012
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"Fermeture annuelle", MSC, n°254, juillet-août 1974, p. 3.

Fermeture annuelle ?

On ferme.
Juillet, août, les villes se vident, les routes s’engorgent, les plages ont des densités de fourmilières. On croit tout le monde en vacances ; et les statistiques témoignent de cet exode.
Les statistiques ne sont pas des miroirs inertes ; il leur arrive de renvoyer des images boomerangs bousculant le bel édifice des idées reçues. Voici donc que les plus récentes et les plus sérieuses de ces statistiques confirment que plus de 50 % des Français d’aujourd’hui ne prennent pas de vacances ; et que si certains choisissent de ne pas partir, beaucoup ne le peuvent pas ou même ne l’ont jamais fait. Ils sont retenus, rivés ; Ils restent.
Solitudes de l’été...
Au seuil de ces vacances, je pense à quelques-uns de ces « exclus ».

A l’heure de la retraite du chef-comptable, ses camarades de bureau ont été très bien. Ils se sont cotisés et le dernier soir après un apéritif d’honneur, ils lui ont offert les œuvres de San Antonio reliées en faux chagrin rouge vif.
Les premières semaines ont été faciles : il y avait le jardin et tant de rangements à faire dans le grenier. Son premier hiver sans travail fut dur. Il n’y a plus ni horaire, ni courrier, ni responsabilité. C’est la solitude des heures où il n’y a plus de bureau. On vieillit deux fois plus vite dès qu’on ne travaille plus. Et on devient fatigant lorsqu’on tourne en rond dans la cuisine...
La tranquillité, on l’apprécie. Mais pas cette oisiveté qui donne le sentiment d’être désormais inutile ; et c’est pourquoi on appréhende si fort les vides de l’été.
C’est un service à lui rendre, alors que de demander, en toute saison, à ce retraité un bricolage, ou un coup de main… que de lui confier, en somme, quelque chose à faire.

Trois heures du matin. L’heure la plus longue pour le malade et le vieillard. Trois coups dans la nuit : le jour qui bientôt va poindre, mais qui n’en finit pas de venir : l’heure de la solitude.

Il a quinze ans, il réussit ses examens et il est très entouré. Il a pour maîtres des spécialistes brevetés et pour aumônier un docteur ès sciences sociales. Il ne manque pas de conseillers.
Mais avec aucun, il ne se sent à l’aise pour parler de ce qui le tourmente en secret. On dit pourtant que le temps des vacances, c’est le temps de la disponibilité.
Solitude réelle au milieu d’un entourage apparemment fourni...

On garde comme une image le souvenir des beaux jours de jadis. La famille, les amis, le village, le pays...
Vingt, trente ans après, loin de la famille et du pays, il y a des soirs où cette chaude image d’antan devient cruelle comme une photo trop jaunie.
Pour tous ces déracinés, pour ces travailleurs et ces exilés, chaque été de plus enfonce dans la solitude.
A propos, que faisons-nous, que savons-nous faire pour ceux-là ?

Il n’y a rien de mieux rempli qu’un wagon de métro. Et il y a des jours où l’on s’y sent plus seul qu’au cœur du désert.
... Comme dans cette salle commune de l’hôpital où l’on n’est pas seul : depuis trois mois on sait par le détail les horaires, les maux, les humeurs, les peurs de ses onze voisins. Mais ce que l’on regarde - inlassablement - c’est cette porte vitrée qui ne s’ouvre jamais pour cette visite que l’on espère encore.
Mais qui donc va visiter dans les hôpitaux les solitaires comme celui-là ?

C’est chaque fois qu’il aperçoit un berceau, un landau - ou ces bébés qui gambadent au soleil que le célibataire mesure sa véritable solitude.

Il a enseigné pendant quarante ans le latin, le grec et les classiques. Maintenant c’est fini. Il lui arrive de s’attarder devant l’étalage des libraires comme un enfant devant la vitrine des jouets : il regarde tant de revues et tant de livres appétissants. Et il passe, car il sait ce qu’il lui reste pour finir le mois. Ce soir, il relira un de ses vieux livres de classe. Seul au coin de sa fenêtre encore ouverte.

Chacun n’a pas une vocation de chartreux. Mais dans le tapage incessant de ce monde publicitaire, certains, l’âge venant, d’autres aussi, apprécient les heures de silence et de paix. Ils savent peupler les minutes d’isolement. Ils ont appris à écouter le gazouillis des moineaux au bord de la fenêtre. Ils savent lire dans les yeux de leur bon chien. Sans oser répéter le mot du paroissien d’Ars devant le tabernacle : « Je le regarde et il me regarde », ils ont le sens de l’écoute.
Ceux-là n’ont pas toujours besoin d’une amitié trop expansive. Ils n’ont pas la solitude malheureuse.

« Mais toi, quand tu prie, entre dans ta chambre, et, ayant fermé la porte, prie ton Père dans le secret. Et ton Père qui voit dans le secret te donnera en retour. » (Matt. VI-6).

Deviner, discerner les solitudes.
Respecter certaines solitudes.
Aider ceux qui souffrent d’être délaissés dans la solitude.
... Ces devoirs accomplis : bonnes vacances, et bonne rentrée !

Jean RODHAIN.