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Garder les pieds sur terre

01 novembre 2012
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Jean RODHAIN, "Garder les pieds sur terre", MSC, n° 250, mars 1974, p. 3.

Garder les pieds sur terre

Nous ne sommes que les chiffonniers de l’Église : nous prenons ce que les autres ne veulent pas. (R.P. Libermann)

Voici un fonctionnaire particulièrement bien renseigné : il est, pour la France entière, Directeur de l’action sociale au Ministère de la Santé Publique. Il publie un livre qu’un hebdomadaire qualifie de « terrifiant » : c’est l’énumération méthodique de tous ceux qui dans la course à l’abondance restent en souffrance au bord du chemin. Ils sont les « exclus », d’où le titre du livre . Exclus de l’attention comme le pauvre Lazare sous son escalier. Exclus de la prévision comme le blessé découvert par le Bon Samaritain.

Le volume « Les Exclus » révèle qu’en France le nombre des handicapés s’élève à 3.282.000 soit 6,3 % de la population. Si on y ajoute toutes les catégories handicapées par l’âge ou le chômage, ou l’invalidité, on totalise dix millions de personnes.

Vous me direz qu’il vaut mieux connaître ce bilan. Or, il ne s’agit pas d’un bilan, mais d’une hémorragie. Car c’est une plaie qui ne fait que s’agrandir d’année en année. En quinze ans le nombre des enfants retirés à des familles incapables de les élever a presque triplé : on atteint 650.000 enfants confiés à l’Aide Publique en 1973. Tout le volume étale les multiples aspects de cette épidémie de la pauvreté qui aujourd’hui, plus que la peste au Moyen Age, est en train, à notre insu, de gagner du terrain aux quatre coins de notre douce France : si on ne regarde pas cette réalité en face, on risque de vivre dans les nuages, c’est-à-dire dans l’illusion.

Voici six évêques du Centre Ouest du Brésil qui publient et signent un long document . Il s’agit de cette Amazonie dont les reportages d’actualité célèbrent les autoroutes modernes, chefs d’œuvres de technique. En réalité ces routes facilitent l’exploitation des terres. Mais cette technicité aboutit à l’enrichissement de ceux qui possèdent des millions d’hectares et à l’appauvrissement des paysans laissés en marge de l’opération. Le document est bourré de statistiques sur ce déséquilibre grandissant entre des richesses qui s’accumulent pour un petit nombre et une pauvreté en expansion régulière.

En face de ces statistiques le document reproduit impitoyablement les textes de Vatican II et ceux de Paul VI qui dénoncent cet écrasement des plus pauvres.

Ici encore, si on apprend la géographie sans dévoiler la situation réelle de ces habitants, on risque de se payer de mots et de marcher dans les nuages.

Je voudrais conseiller ces deux documents si différents d’origine, à tant d’amis qui se rongent de questions. Ils lisent des exposés magistraux et vont entendre des conférenciers profonds. A la longue, obsédés par un entourage « en recherche », ils se demandent comment garder l’équilibre devant cette saturation d’idées. De tels documents nous replacent les pieds sur terre.

Toute l’histoire de l’Église ramène les problèmes aux échelles les plus simples : au cours des siècles elle a expérimenté des périls autrement lourds. Et cent fois elle a repris vie dès l’instant où elle est revenue au service des plus pauvres. C’est un signe qui ne trompe pas.

Le Père Libermann fondant une congrégation destinée à servir les esclaves d’Afrique noire la définissait ainsi « Nous ne sommes que les chiffonniers de l’Église : nous prenons ce que les autres ne veulent pas ».

Chaque jour le Secours Catholique est appelé à choisir entre plusieurs voies. Il ne doit avoir pour seule boussole que la recherche du plus pauvre (voir page 9 une application précise à propos du Sahel).

Et quand on dépouille l’extraordinaire courrier qui arrive de nos 930.000 adhérents on découvre que leur attachement à notre travail tient à ce choix qui est notre vocation, à cette préférence vers laquelle avec opiniâtreté, avec acharnement il faut sans cesse revenir : le service des plus pauvres.
Après avoir étudié les deux documents cités au début, sur les exclus en France et sur les abandonnés d’Amérique Latine, il faudrait pour nous ramener continuellement vers eux embaucher un démon de l’opiniâtreté. Mais ce démon ne serait-il pas finalement un ange gardien camouflé ?
Que ce réseau d’amitié se resserre de plus en plus délibérément, obstinément, dans cette préférence des plus abandonnés. C’est à la fois l’espoir d’une action à lointaine portée politique, mais en même temps la garantie de garder les pieds sur terre.

Jean RODHAIN