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A l’entrée d’un lourd hiver

01 novembre 2012
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"A l’entrée d’un lourd hiver", MSC, n°256, octobre 1974, p. 1.

A l’entrée d’un lourd hiver

Les plateaux de la balance
Ceux qui ont réussi à échapper aux circuits touristiques aussi mensongeurs que leurs dépliants multicolores pour aller fréquenter de près les populations de Calcutta ou de Chittagong, ne peuvent plus jamais oublier cette atroce découverte. Je suis un de ceux-là et je ne guérirai jamais de cette vision. D’avoir, sous la conduite de l’extraordinaire Mère Térésa, découvert l’infernale banlieue de Calcutta, cela m’a marqué pour toujours. Et aussi d’être allé par deux fois dans les villages du Bangladesh visiter les survivants : ceux du raz de marée et ensuite ceux de leur guerre de libération...
Or ce que j’ai vu est aujourd’hui dépassé. Tous les témoignages sérieux confirment qu’au Bangladesh les structures économiques s’écroulent et que le prix du riz ayant tellement augmenté, cette région si fertile connaît actuellement une famine cruelle qui atteint aussi bien tel orphelinat tenu par les religieuses françaises, que cet immense delta du Gange où s’entassent 72 millions de très pauvres paysans...
Cette misère criante du Bangladesh rejoint la misère silencieuse de ces régions d’Afrique et d’Amérique du Sud, où des populations entières réclament du pain, un emploi, une école, un hôpital.
Cela fait au total une masse de 2 milliards et 500 millions d’hommes, et la balance mondiale indique que cette multitude ne dispose que de 20 % des richesses mondiales.
Sur l’autre plateau de la balance, disposant de 80 % de ces richesses, il n’y a qu’un milliard d’hommes, ceux des nations confortables, c’est-à-dire nous. Avec en plus, depuis hier seulement, ceux des émirats du pétrole qui sont venus nous rejoindre sur ce plateau confortable.
Cette balance déséquilibrée sera-t-elle la balance du Jugement dernier et serons-nous finalement jugés chacun dans la mesure où nous collaborons à cette inégalité ? Ceci est le secret du Dieu de justice. Mais ce qui n’est pas un secret, c’est cette inégalité : elle devrait nous obséder plus que tout.

Une autre faim
Ces précisions sur la misère mondiale nous sont données chaque semaine par ces missionnaires qui défilent sans cesse ici à propos d’une Micro-réalisation, d’une valise-chapelle ou d’une intervention à prévoir.
Mais ils ne parlent pas que de famine. Je suis frappé de tous ceux qui me parlent des libertés perdues. Dans le Sud-Vietnam combien de régions passent peu à peu sous l’occupation de forces téléguidées du Nord. Et c’est aussitôt l’asphyxie pour l’apostolat. Et c’est immédiatement un régime où la liberté individuelle ne compte plus. J’ai entendu dans mon bureau combien de témoignages en ce sens. Et chaque témoin arrivant directement de là-bas, si étonné du mutisme de la presse française sur cette asphyxie qui n’a rien de « libératrice »....
Par souci d’éviter des représailles, on se tait sur les souffrances des chrétiens de tant de pays à l’Est de l’Europe. Mais cette prudence ne peut conduire à l’ignorance. Il y a là un autre déséquilibre qui s’ajoute au déséquilibre de la faim.

Ceci nous concerne
En découvrant les détails de la traite des Noirs pratiquée jadis par certains négociants français : embarquements par force, conditions de transport, mortalité, on est justement horrifié. De même en lisant le récit des massacres réalisés aux Amériques par les conquérants espagnols. Et on s’interroge sur le silence des contemporains. Ont-ils eu connaissance de ces drames ? Ou bien étaient-ils aveuglés par certains préjugés ? Il est de bon ton aujourd’hui d’être sévère pour ces aveuglements d’hier.
Dans 500 ans comment les historiens jugeront-ils notre vie confortable en face de l’esclavage de la faim et de celui des oppressions ?
Personne n’a de remède pour changer, dès ce soir, la situation de ce vaste monde. Mais de regarder en face la réalité, c’est déjà le chemin vers les remèdes.
A l’entrée de cet hiver, qui en France promet d’être un lourd hiver, il n’est pas inutile de regarder un instant l’immense douleur de toute cette mappemonde ...

Jean RODHAIN.