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L’assiette vide

23 octobre 2012
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"L’assiette vide", MSC, n°259, février 1975, pp.1 ;3.

L’assiette vide

Ceci n’est pas une fable
Il y avait affluence à ce fameux banquet. Mais au bout de la grande table les assiettes restèrent vides devant les convives cependant pleins d’appétit. Cela jeta un froid et on appela sur-le-champ un expert. Celui-ci, réputé pour sa compétence, calcula en parfait expert, une formule d’équilibre, et fixa impitoyablement le nombre des convives à éliminer sur-le-champ.
On se résignait déjà à cette cruelle solution, lorsque survint un brave homme plein de bon sens. Il fit remarquer qu’à l’autre bout de la table non seulement les convives étalaient des visages béatement repus, mais que devant eux des plats surabondants restaient à peine entamés. Il n’y avait pas erreur dans les invitations, mais erreur dans la répartition. La solution n’était donc pas la suppression des convives mais bien une meilleure répartition des aliments.
Cette histoire du banquet aux assiettes vides est une fable bien sûr. Mais c’est l’image d’une situation qui se reproduit à chaque instant. A Bucarest s’est réuni à l’automne dernier un congrès mondial organisé par l’O.N.U. sur les problèmes de population .
Tout avait été prévu sur un thème précis : La terre risquant de ne pouvoir nourrir la population de l’an 2000, il devenait donc nécessaire de promouvoir une politique de diminution des naissances.
Or, contrairement à toutes les prévisions ce vœu a été écarté et on a vu l’Algérie et la Chine rejoindre la délégation du Saint-Siège pour soutenir que le problème n’était pas la diminution des convives, mais une meilleure répartition des aliments.
Les représentants d’Amérique du Sud et de jeunes nations africaines appuyaient vigoureusement cette prise de position. Et l’un des plus grands spécialistes de la limitation des naissances s’écria, à la fin du Congrès : « Depuis 40 ans je fais fausse route ». Il avait tout calculé, tout prévu, sauf l’hypothèse du partage.

Une idée qui fait son chemin, le partage
L’Occident découvre aujourd’hui avec stupeur, les dimensions de son gaspillage. Les animaux domestiques européens dépensent plus de dix fois le revenu national de la Guinée. La consommation d’un seul Américain correspond à celle de 70 habitants de la Haute-Volta .
En face de ces révélations, la notion de partage fait son chemin. Dans la chrétienté des voix s’élèvent contre le gaspillage des aliments. Ici on propose de revenir aux lois du jeûne et de l’abstinence pour que cette privation alimente un partage réel. Ailleurs on fixe à 1 % la part à reverser pour le tiers-monde. Même un chef d’État musulman invite les nouveaux riches du pétrole à privilégier les pays de la faim. Et dans le domaine politique on commence à découvrir que la vente massive des armements est incompatible avec la notion du partage.
« Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, mais d’établir l’égalité. » Cette petite phrase, de l’apôtre Paul adressée aux Corinthiens a provoqué le premier partage avec la famine de Jérusalem. Elle a provoqué ensuite l’inquiétude devant la condition de l’esclavage. En 1975, les économistes planétaires échafaudent plans et programmes. Les spécialistes délimitent les frontières entre l’action d’urgence et l’action de développement.
Mais pendant ce temps, voici, comme la peste du Moyen Age, voici la famine qui se propage au galop d’une épidémie. Avant hier elle a été cruelle, au Biafra. Hier elle était brûlante au Sahel. Aujourd’hui elle totalise chaque semaine des milliers de morts au Bangladesh. Et les experts impuissants, annoncent ses implacables progrès pour demain.

Alors, moi, que puis-je faire ?
Devant chacun se présente toute une gamme d’actions possibles et souhaitables depuis l’information à diffuser dans son milieu jusqu’aux interventions dans le domaine politique.
Mais si le Secours Catholique, renseigné par le réseau mondial de Caritas Internationalis, peut avoir une action dans les structures, cela tient à ses réalisations. Nous ne sommes pas calfeutrés dans un bureau d’études. Nous sommes sur un chantier international en pleine activité. Et sur un chantier on est écouté dans la mesure du travail réalisé. Témoigner avant tout. Et cela grâce à vous tous, abonnés à « Messages ». Voilà pourquoi chacune de vos collaborations, à cet abonnement ou à cette Micro-réalisation, se prolonge en répercussions à longue portée.
Dans ce banquet aux répartitions injustes nous ne sommes ni le photographe, ni le cuisinier. Nous voudrions être le serviteur aux bras surchargés qui travaille au partage : voilà pourquoi toutes les pages de ce numéro de « Messages » sont vers vous un appel précis à partager en face de ce Monde justement inquiet.

Jean RODHAIN.