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Les témoins de l’invisible

24 octobre 2012
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Jean RODHAIN, "Les témoins de l’invisible", Messages du Secours Catholique, n° 265, septembre 1975, p. 1-2.

Les témoins de l’invisible

Un lecteur reproche à « Messages » d’avoir été sévère au sujet de Pnom Penh. Il fait remarquer qu’enfermés dans l’ambassade de France, les 400 « réfugiés » français n’ont pas pu tout voir. Et que d’ailleurs, aujourd’hui, on ne parle plus de cette affaire du Cambodge.

Or, justement, je viens de rencontrer des témoins qui à Pnom Penh ne furent pas enfermés à l’ambassade : ils ont vu les hôpitaux vidés en un instant, y compris les grands malades jetés à la rue. Ils ont accompagné les interminables colonnes de réfugiés dans un exode d’une brutalité incroyable. Car la population de cette capitale a été totalement expulsée en 24 heures. Dans vingt ans, on citera ce fait comme une preuve de barbarie de 1975. Mais l’O.N.U. n’a pas soufflé un mot. Et nos habituels signataires des appels n’ont signé aucune protestation. Silence : en effet, on n’en parle plus, c’est exact. Et c’est ce silence qui est anormal et me fait réagir.

On meurt encore de faim en Éthiopie. Il a été question de l’Éthiopie tant qu’il y avait la révolution et des reportages à sensation sur la chute du Négus. Et maintenant, silence. Mais le drame de la famine se poursuit là-bas impitoyablement derrière ce voile opaque du silence.

Cambodge, Éthiopie... On pourrait dresser la liste des lieux de notre mappemonde sur lesquels un voile est jeté. Les projecteurs de l’actualité ne concentrent leurs feux que sur ce qui brille et sur ce qui paie. La richesse, celle des Etats et celle des puissantes sociétés, règne impitoyablement aujourd’hui comme hier. Et les pauvres n’ont pas de place sur l’estrade ce monde.

En face de ces silences, dans ce monde endurci que dénonçait déjà l’Évangile, comment réagit le public d’aujourd’hui ?

J’entends les pessimistes décrire l’aveuglement du public. L’argent qui triomphe. La publicité qui écrase. La technique avec ses réussites éclatantes. Les idées les plus folles exprimées à tort et à travers…

Tout tend à l’aveuglement, et malgré cela des clairvoyants se multiplient...

Déjà tandis que les historiens de l’Empire romain restaient aveugles devant les faits de l’Évangile, les disciples, ces témoins de l’invisible, savaient déchirer tous les voiles.

Hier, on prédisait le déclin de la charité. Or, même dans les pays où elle fut persécutée, on voit refleurir chez les nouvelles générations des signes positifs de cette « incompressible charité ».

Et aujourd’hui un public de plus en plus étendu s’éveillant aux problèmes de la justice, découvre son introductrice : la charité.

Ceux-là sont attentifs devant la mappemonde à ces zones de silence qui correspondent aux pays de grande pauvreté : ils mesurent l’injuste déséquilibre avec les pays riches.

Ceux-là savent regarder autour d’eux sans se laisser impressionner par les jugements d’une opinion aveuglée : ils comptent le nombre d’enfants victimes de foyers désunis. Ils devinent combien, malgré tous les remèdes, l’agonisant reste aussi inquiet que l’agonisant du XIII° siècle. Ils comprennent que malgré tous les conforts, beaucoup de familles souffrent de pauvretés secrètes.

Laissons aux historiens de demain le soin de rechercher les causes de ce renouveau. Admettons une marge d’indifférence. Mais reconnaissons qu’il existe aujourd’hui un extraordinaire réveil qui s’oriente vers l’attention aux plus pauvres. Il ne s’agit plus seulement d’apprendre à lire ce qui est imprimé : il s’agit de déchiffrer le Christ présent dans son frère, et d’abord chez ceux qu’il a marqués de ses préférences : les petits, les faibles, les oubliés. Exactement ceux qui n’ont pas de place sur l’estrade de ce monde.
Comment ici ne pas remercier toute la famille de « Messages » : par leur fidélité à soutenir, à diffuser autour d’eux ces pages mensuelles, nos abonnés réalisent un véritable travail de « formation permanente » vers la charité rajeunie de demain. Merci.

Jean RODHAIN.