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Dialogue du berger avec l’enfant

21 octobre 2012
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"Dialogue du berger avec l’enfant", MSC, n°269, janvier 1976, pp.1-2.

Dialogue du berger avec l’enfant

L’enfant : Je viens dans les derniers jours de Décembre de terminer ma collecte. Toute l’école a répondu. Même la classe des grands a marché. On a revendu de vieux papiers. On a lavé des voitures. On a bouclé le projet. On a enfin réussi à décrocher notre puits du Sahel.

Le berger : Cela veut dire quoi « un puits au Sahel ? »

L’enfant : C’est bien simple. Cela veut dire aider les victimes de la famine. Quand la pluie n’arrive pas, la terre se durcit. Le grain meurt, l’homme a faim. C’est la sécheresse dont on a tant parlé.

Le berger : A mon avis, ce n’est pas si simple. Quand la justice est absente, la communauté se dessèche aussi. Le pain est mal réparti et des hommes ont faim. C’est l’injustice des cœurs durs, cette autre sécheresse dont on ne parle pas.

L’enfant : Dites-moi donc, dans quel pays rencontre-t-on ce genre de sécheresse ?

Le berger : Elle sévit dans tous les pays de ce pauvre monde. Au Liban cette dureté des cœurs vient de faire plus de victimes que dix étés sans pluie. Au Cambodge, au Chili, l’angoisse de tant de familles ne provient pas de la sécheresse du climat. Dans les camps de Sibérie aucun reporter n’est présent pour comptabiliser des victimes innombrables : il ne s’agit pas du tout de la sécheresse du sol.

L’enfant : Vous venez de nommer trois pays. Est-ce qu’il y en a beaucoup d’autres ?
Le berger : J’ai cité trois points brûlants d’actualité. Mais si vous regarder la mappemonde, vous devez avouer que l’injustice est générale. Quelques nations possèdent une très confortable alimentation. Et en face de ces privilégiés les statistiques accusent un milliard d’hommes pauvres, sous-alimentés, et pour ceux-là aucun progrès en vue. Voilà un Sahel mondial, voilà une famine non plus occasionnelle, mais permanente. Et n’accusons pas le climat ou le soleil : c’est la question sociale qui est devenue internationale. Le monde entier est en état d’injustice.

L’enfant : Tout ceci est bien loin de nous. Comment voulez-vous que nous apprenions à connaître toute la mappemonde ?
Le berger : Commençons par regarder autour de nous. Sans aller bien loin écoutez la plainte de tant de familles devant l’écrasement continuel des plus faibles par ceux qui abusent de leur force. Mon village est petit, mais certaines de ses petites rues sont un véritable tiers-monde où chacun devient plus anxieux à la fin du mois. Ce monde a le cœur desséché par son soi-disant progrès. Il n’y a pas de sécheresse qu’au Sahel...

L’enfant : Vous avez des paroles très dures pour le monde. Mais en les disant vous gardez dans vos bons yeux un regard sans dureté. Expliquez moi cela...

Le berger : Dans ce très sombre décor du monde, je reste illuminé par une certaine lumière qui perce les plus noirs des nuages. « Un verre d’eau donné en mon nom ne restera pas sans récompense ». Voilà cette comptabilité céleste plus exacte que tout ordinateur. Dans la nuit des temps la lumière d’Abel compense l’injustice de Caïn. Le don est compté. Le cœur est deviné. Le pain partagé pèse lourd. Chaque geste compte.
Le puits creusé par votre école donnera son eau claire quelque part au Sahel. Mais il ne donnera pas que cela. Ce qui a été privation pour le puits pèsera dans les invisibles balances du Seigneur. Vous avez cru rendre un service à des paysans de Haute Volta. Exact. Mais du même coup le témoignage de toute une classe d’écoliers déclenche sur place une ouverture aux problèmes du développement et de la justice. Les témoignages sont comme ces fermentations microbiennes qui propagent une épidémie. La Charité demeure le plus virulent des virus. Un témoignage entraîne toujours des répercussions mystérieuses que les techniciens - comme les sociologues - ignorent . En partageant son manteau Saint Martin pouvait-il soupçonner que ce geste resterait gravé pendant des siècles comme un exemple significatif ?

L’enfant : Je n’avais jusqu’ici jamais pensé à tout cela. Mais je suis curieux : dans quelle école ou dans quelle université avez-vous étudié ces problèmes ?

Le berger : Je n’ai suivi aucun cours d’aucun professeur. Ce que je sais, je l’ai appris dans le silence de la nuit. Quand mon troupeau est réuni. Quand mes moutons et mes brebis s’endorment, alors je regarde les étoiles. Seul avec mon bon chien, je veille. C’est curieux ce que l’on apprend en face du Ciel étoilé et de son immensité. Toutes les phrases du monde ne valent pas un soir de silence. On est bien alors en face du Créateur. On devient tout petit. Alors chaque mot de l’Évangile scintille comme une étoile. C’est un émerveillement : « ce verre d’eau qui sera récompensé »…

L’enfant : Et mon puits ....

Le berger : Dans cette « grande surface », il n’a pas de prix.

J. RODHAIN