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Il faut du temps pour comprendre

21 octobre 2012
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"Il faut du temps pour comprendre", MSC, n°270, février 1976, p.1.

Il faut du temps pour comprendre

Un petit choc

Année Sainte terminée. La prochaine est déjà fixée : dans vingt-cinq ans. Cette annonce m’a causé un petit choc. La prochaine ouverture de la Porte Sainte se produira donc en l’an 2000. Vous la regarderez sur votre petit écran. Mais moi, vu mon âge, ce ne sera pas à la télé que je la verrai, mais de l’autre côté du rideau. Petit choc au cœur dès que j’y pense : cela me fait tout regarder autrement.

Les petits prophètes

Jadis il y eut des prophètes de malheur pour déclencher les terreurs de l’an mil. A l’approche de l’an 2000, j’entends sans cesse les techniciens me décrire les progrès attendus pour cette date . On voyagera encore plus vite. On profitera de produits nouveaux. On abaissera de plus en plus l’âge de la retraite.
Mais je suis surtout saisi par les prophéties des économistes : ils me calculent l’affrontement prévisible entre les pays riches qui se dépeuplent et un tiers-monde qui se multiplie. Tout ce que j’ai cru entrevoir jusqu’ici sous le thème « Faim dans le monde » se gonfle devant moi aux dimensions d’un jugement dernier pour dix milliards d’êtres humains. D’un seul coup je me sens écrasé.

Les autres pauvres

L’Assemblée de Nairobi vient donc de réunir dans un édifiant témoignage de foi toutes les Églises fédérées dans le Conseil œcuménique. Une motion demandant au gouvernement soviétique d’appliquer chez lui les clauses d’Helsinki sur la liberté religieuse a été présentée et discutée.
Jamais jusqu’ici ces Assemblées n’avaient osé aborder un sujet aussi brûlant. Jamais non plus la télévision française n’avait présenté un documentaire sur un camp de travail à l’Est.
Et voici que le vice-président de l’Épiscopat français, Mgr Matagrin, dans une vaste description des pauvretés , après avoir cité les victimes des régimes capitalistes, ajoute à la longue liste ceux qui dans les régimes totalitaires de l’Est sont privés de tant de libertés. Hier, une certaine timidité me faisait baisser les yeux devant le rideau de fer. C’est fini : on ose parler de la pauvreté de ceux qui manquent de liberté.
Il suffit d’ailleurs de fréquenter tant soit peu le 106 rue du Bac pour rencontrer le continuel cortège des réfugiés : hier du Chili, aujourd’hui du Cambodge, pour découvrir ces nouvelles catégories de pauvretés : un rideau de fer se déchire et voici au grand jour les plaies de ce monde : la famine est une plaie, mais il y a aussi d’autres blessures...

Les yeux qui s’ouvrent ?

Il faut un long cheminement pour comprendre... Tout commence par le partage du pain. On commence par découvrir ceux qui ont faim. On ne les savait pas innombrables. On s’aperçoit ensuite qu’ils n’ont pas besoin que de pain. On réalise peu à peu l’attente des foules privées de justice et de liberté. On comprend enfin pourquoi dans l’Évangile la Multiplication des Pains figure sur la même page que la proclamation des Béatitudes.
J’avoue finalement que jusqu’à ce petit choc, je n’avais rien compris. Un jour viendra où nous découvrirons pourquoi nous serons jugés finalement sur la charité, la vraie.

Jean RODHAIN
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P.S. - Un psychologue avisé proposait - pour faire comprendre tout cela - une halte chaque printemps avec un peu de silence, un peu de faim, et quelques pages de la Bible. Il réinventait innocemment une vieille méthode : le Carême.