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Entendez-vous cette voix ?

21 octobre 2012
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Jean RODHAIN, "Entendez-vous cette voix…", MSC, n°280, janvier 1977, p.1.

Entendez-vous cette voix…

Devant un sombre bilan

Lorsque mon chirurgien me présente les résultats de ma radio pulmonaire, ce diagnostic en noir sur blanc me rend muet de surprise et d’effroi. Et voici la même impression devant un diagnostic à l’échelle mondiale. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit du diagnostic le plus rigoureux de tous : celui des chiffres. C’est le directeur de la Banque Mondiale qui, devant le Conseil des gouverneurs, fait le tableau de la répartition actuelle des richesses dans le monde. Elles sont mouvantes. Mais dans ce mouvement, si certaines régions ont gagné un progrès certain, le plus évident c’est la situation désastreuse des pays les plus pauvres.

Il s’agit d’une masse d’un milliard et 200 millions d’hommes. Comparé au reste du monde, leur taux de mortalité infantile est huit fois plus élevé. Leur espérance de vie est inférieure d’un tiers. Le taux d’alphabétisation des adultes est inférieur de 60 %. Et pour une personne sur deux un niveau de nutrition inférieur au minimum acceptable, et pour des millions d’enfants en bas âge une alimentation si pauvre en protéines que leur cerveau en est endommagé.

Voilà le bilan qu’il faut regarder en face.

Ce bilan est terrible pour trois raisons : il est indiscutable, il est écrasant, il est immédiat.

- Il est indiscutable. Quand on me sollicite en faveur d’un « cas », je m’interroge pour vérifier le sérieux du dossier présenté. Ici il n’y a pas d’hésitation. C’est l’évidence aveuglante des chiffres de l’O.N.U. : c’est un cortège immense que nous avons sous les yeux.

- Ce bilan est écrasant. Il ne s’agit pas de quelques nuances. Il s’agit de la durée de vie et de l’existence même de millions de familles.

- Ce bilan est immédiat. Il ne s’agit pas d’évènements du Moyen Age ou de souvenirs d’un siècle récent. Il s’agit de l’actualité d’aujourd’hui même. Ceci nous concerne directement. On ne peut pas plaider l’ignorance : voici les chiffres proclamés, vérifiés : en 1977 à l’heure de tant de progrès, voici le terrible aveu : les pays les plus pauvres s’enfoncent davantage dans la pauvreté.

Entendez-vous cette voix…

Cette nef de Notre-Dame de Paris était donc remplie à pleins bords par des milliers de jeunes ce dimanche soir . Et pendant trois grandes heures ils vont ensemble, inlassablement chanter, psalmodier et prier. Et cet extraordinaire recueillement est tout entier centré sur un simple message. Un texte court rédigé dans les marécages du Bangladesh. On l’intitule « Lettre du peuple de Dieu ». Elle porte la marque de Taizé. On y retrouve les misères de Calcutta et le souffle de la Mère Térésa. C’est un appel au partage. C’est une invitation à regarder les plus pauvres et à changer son cœur.

Que trois petites phrases sur le partage puissent ainsi résonner de l’océan Indien jusqu’au cœur de Paris et remuer des milliers de jeunes, cela veut dire quelque chose. Cette ferveur est un signe. Ce recueillement est un signal.

Comme un écran qui s’efface, peu à peu la réalité apparaît. On finira par deviner la réalité du tiers-monde inconnu : savons-nous regarder exactement ce monde de la pauvreté ?

D’une part voici le triste bilan d’une pauvreté qui s’enfonce davantage dans la misère. D’autre part voici surgir des voix jeunes, des voix nouvelles qui invitent au partage. Comment ne pas relier ce bilan et cette voix ?

Entendons cette voix qui appelle ....

J. RODHAIN