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Les jeunes et la solidarité

03 décembre 2018
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(....) Je propose trois ensembles de remarques à partir trois aspects qui m’ont davantage marqué.

« L’engagement des jeunes est peu déterminé par leur appartenance religieuse »

C’est une conclusion sans équivoque de l’enquête Opinionway sur les jeunes et que confirme celle sur les bénévoles du Secours Catholique[1]. Comme chrétien, on pourrait en être un peu déçu… Mais cela nous rappelle peut-être tout simplement que la charité n’est pas l’apanage exclusif des disciples du Christ ! C’est évident mais cela va parfois mieux en le rappelant. Si notre foi chrétienne nous enjoint à l’amour du prochain, beaucoup d’autres que nous, et bien souvent mieux que nous, mettent en œuvre ce commandement de l’amour. Dans l’Évangile, Jésus fait appel à un non juif dans la parabole du Bon Samaritain pour nous enseigner ce qu’est l’amour du prochain !

Que l’appartenance religieuse ou plus spécifiquement la foi chrétienne ne soit pas l’élément déclencheur majeur pour s’engager en solidarité n’est pas nécessairement problématique mais nous invite peut-être à approfondir le lien à faire entre foi et action solidaire. La lettre de Saint Jacques nous alerte : « Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? Sa foi peut-elle le sauver ? » (Jc 2, 14). Dans l’enquête du Secours Catholique sur les bénévoles, il est constaté que seulement 16% des plus de 65 ans plaçent l’épanouissement personnel comme motivation de leur engagement bénévole alors que 50% citent leur engagement chrétien comme motivation. Ce qui tranche avec les générations plus jeunes. Un commentaire indique « il est hasardeux d’y voir une dimension ‘sacrificielle’ mais ce n’est pas à exclure ». Il peut de fait y avoir une vision de l’engagement social ou solidaire comme une conséquence de la foi au sens d’une obligation, d’un commandement, avec de fâcheuses conséquence en cas de non-respect. « Quand on est chrétien, c’est normal, il faut se sacrifier pour les autres ! ». Inutile d’en rajouter pour sentir les problèmes théologiques d’une telle approche. Au contraire, avec Etienne Grieu, on peut davantage souligner que l'engagement social, la solidarité, le service de la charité dans l'Eglise, ce ne sont pas seulement des tâches impliquées par l'Evangile ou des exigences éthiques mais une source pour la foi. Un lieu où se révèle Dieu amour. La solidarité peut être vécue comme expérience spirituelle. Ce qu’on peut appeler « la dimension diaconale » est au cœur de la vie de l'Eglise, comme le lieu de l'évangélisation des relations c'est à dire le signe que nos relations ne sont pas uniquement régies par la logique de contrat mais aussi par la logique de l'alliance fondée sur un don gratuit initial[2].

Sans doute que le double constat que d’une part l’appartenance religieuse ou la foi chrétienne ne sont pas perçus comme l’élément déclencheur, comme « ce qui me pousse » voire « ce qui m’oblige » à m’engager au service d’autres, et que d’autre part, dans beaucoup de groupes chrétiens engagés dans des actions de solidarité, les croyants jeunes souhaitent vivre explicitement des temps de prière, de relecture priante ou d’autres expressions explicites de la foi, va précisément dans le sens de ce que formule Etienne Grieu. Foi et engagement solidaire peuvent et doivent s’interpénétrer et se nourrir mutuellement.

« Volonté d’être utile mais aussi valorisation des échanges et du relationnel »

Parmi les motivations pour s’engager au service des autres par le biais d’une organisation sociale ou d’un service civique, se dégage la volonté d’être utile mais aussi l’envie de rencontrer de nouvelles personnes, la valorisation de la dimension relationnelle de l’expérience. Cela rejoint des points d’insistance du Synode. Sr Nathalie Becquart, xavière, experte au Synode et ancienne directrice du Service national de jeunes et pour les vocations à la Conférence des évêques, explique : « [Les jeunes] ont besoin d’expérimenter pour adhérer, ils fonctionnent à l’affect et à la passion. Ils ont besoin de se sentir utiles de voir l’impact réel de leur engagement »[3]. De manière plus générale, le document final du synode souligne « Face aux contradictions de la société, beaucoup de jeunes veulent utiliser leurs talents, leurs compétences et leur créativité et sont prêts à prendre des responsabilités » (52).

Indépendamment des analyses que l’on peut faire au plan sociologique, psychologique ou même philosophique sur cette nécessité d’une action « avec résultats immédiats » ou d’un « ressenti » fort, au plan théologique il y a ici une dimension d’incarnation qu’il vaut la peine de relever. Le pape François aime à répéter parmi ses grands principes pour avancer dans la construction d’une authentique communauté humaine, le fait que « la réalité est plus importante que l’idée ». « Il est dangereux de vivre dans le règne de la seule parole, de l’image […].  Cela suppose d’éviter diverses manières d’occulter la réalité : […], les projets plus formels que réels, les fondamentalismes antihistoriques, les éthiques sans bonté… » (Evangelii gaudium 231). Le pape fonde théologiquement son propos en ajoutant : « ce critère est lié à l’incarnation de la Parole et à sa mise en pratique :  ‘A ceci reconnaissez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu dans la chair est de Dieu’ (1Jn 4, 2) » (EG 233).

L’importance des relations et leur qualité mérite aussi d’être soulignée. Du service aux autres naissent de véritables relations fraternelles qui finalement donnent le véritable sens de l’engagement solidaire et deviennent une motivation fondamentale. Un point de l’enquête sur les bénévoles du Secours souligne « la place importante parmi les satisfactions exprimées du ‘regard différent par la rencontre avec des personnes vivant des situations de précarité’ (63% des moins de 25 ans) ». Et l’analyse ajoute « on peut y oser une interprétation en forme de raccourci : j’étais venu pour distribuer des repas, j’ai rencontré des frères »[4]. L’engagement solidaire transforme ! C’est d’ailleurs ce qui est au cœur de l’option préférentielle pour les pauvres telle que la présente le pape François – « catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique ». En effet « ils ont beaucoup à nous enseigner » insiste François[5].

« Sujets environnementaux et solidarité avec les personnes en situation de précarité »

En regardant vers où vont les désirs d’engagement des jeunes on trouve en priorité les sujets environnementaux mais aussi les missions de solidarité avec les personnes en situation précaire ou les personnes âgées. Le synode, lui, fait le constat que :

L'engagement social est une caractéristique spécifique des jeunes d'aujourd'hui. Aux côtés de ceux qui sont indifférents, nombreux sont ceux qui sont prêts à s'engager. […] L'engagement social et le contact direct avec les pauvres restent une occasion fondamentale pour découvrir ou approfondir sa foi et discerner sa vocation. L'encyclique Laudato si’ a su catalyser une prise de conscience forte et généralisée des questions écologiques et de la durabilité (46).

Le cœur de l’encyclique Laudato si’ est bien de lier étroitement question sociale et question écologique. Dans un même mouvement le pape nous invite à « reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (LS 49). Au fond, le chemin de l’écologie intégrale que nous trace le Pape est la feuille de route actualisée de la doctrine sociale de l’Eglise ou de ce qu’il appelle dans Evangelii gaudium : « la dimension sociale de l’évangélisation »[6]. Cette nouvelle feuille de route est déjà largement intégrée par les générations les plus jeunes même si le défi n’en est pas moins colossal par les conversions et révolutions qu’il requiert.

Ces quelques pistes de réflexion restent très schématiques et embryonnaires. Elles illustrent simplement que, pour le théologien, le fait de s’intéresser à une réalité concrète et de se mettre à son écoute est stimulant pour sa quête sans cesse renouvelée de dire le mystère de Dieu sauveur. Oui « Dieu parle à l’Eglise et au monde au travers les jeunes […] et leur engagement ».

 

[1] «Un point de décrochage est par ailleurs manifeste quant à l’enracinement chrétien de l’engagement au SC-CF : s’il est porté par 58% des plus de 75 ans et des personnes présentes depuis plus de 10 ans, cette motivation tombe à 28% chez les moins de 34 ans ». Enq SC, p. 3. 

[2] Etienne Grieu, Un lien si fort. Quand l'amour de Dieu se fait diaconie, Ivry sur Seine, Ed. De l'Atelier, 2009.

[3] Nathalie Becquart, « Les jeunes et l’engagement », La Lettre des Semaines Sociales, Oct 2018, p.3.

[4] Enq SC, p.4.

[5] EG 198.

[6] Evangelii gaudium, chap IV.

Mots clefs Jean Rodhain

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