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A quelles ressources bibliques le projet national du Secours Catholique 2016-2025, fait-il appel ?

28 mai 2018
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[i]A quelles ressources bibliques le projet national du Secours Catholique (« Ensemble construire un monde juste et fraternel » - 2016-2025), fait-il appel ?

Christophe Pichon – Titulaire Chaire Rodhain (Angers) / 9 février 2018

Une organisation à la lumière des « langages » bibliques. 1

1.     Le déploiement d’une sagesse partageable à partir de l’expérience. 1

2.     Le langage législatif relayé par le langage prophétique. 2

Un projet à plusieurs dimensions (ecclésiale, sociétale, interpersonnel, personnel) 3

Un mobile pour agir : l’amour d’agapé qui fonde le compagnonnage entre amis. 4

Une organisation à la lumière des « langages » bibliques

Paul Ricoeur distingue cinq types de discours dans le Premier Testament[ii], que l’on trouve également dans les évangiles pour annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Je les nomme « langage » plutôt que discours ou langue, afin d’intégrer dans l’acte de communication des paroles mais aussi des gestes, des actions. Le projet national illustre principalement trois types de « langages » bibliques.

1.Le déploiement d’une sagesse partageable à partir de l’expérience

Quelques caractéristiques du langage biblique de sagesse

La sagesse biblique est d’abord une habileté manuelle, d’ordre artisanal ou technique, mais concerne également le domaine de la vie en société et des relations humaines. Elle est une réflexion sur un art de vivre et la quête d’une vie heureuse. Elle part de questions nées de la vie quotidienne ou de questions plus fondamentales, dans des cultures données, dans des situations singulières, sans faire intervenir d’emblée la révélation. Une attention particulière est portée aux souffrances de l’homme : comment interpréter le silence de Dieu (Job et le juste souffrant) ?

Le sage est un chercheur, un curieux, un astucieux, qui mêle sagacité et habileté. Il observe le monde, le questionne, le critique et s’interroge ; et à travers cela cherche à trouver un chemin vers Dieu. Le sage est un maître qui a fait le chemin avant son disciple, qui parle d’expérience. Le Sage par excellence est Dieu qui se fait tisserand (Ps 104,24 ; 139,13), le travail divin de création est une œuvre de sagesse (Jr 10,12 ; 51,15).

L’auditeur du sage doit faire preuve d’une capacité d’écoute, est provoqué à prendre position, placé devant des choix, deux voies.

Cette quête de sagesse est universelle, chaque culture a sa propre recherche de sens, sa propre philo-sophie. L’Égypte, la Mésopotamie le font avant Israël au 2ème millénaire et Israël emprunte des extraits de cette sagesse pour décrire la création du monde, composer le livre des Proverbes. C’est donc un lieu de dialogue avec les sagesses du monde.

Repérage et implications pour le projet national du Secours catholique

Ce langage de la sagesse est repérable dans le projet national à travers l’insistance sur le savoir d’expérience[iii], le souci de l’éducation[iv], l’ouverture à l’interculturel et l’interreligieux[v], la volonté d’innover[vi]. Le projet national situe notamment les pauvres en maîtres de sagesse, qui ont expérimenté à partir de situations de (grande) précarité, des savoirs pourtant « méconnus » et « méprisés ». Le Secours catholique veut promouvoir « la reconnaissance et le partage de ces savoirs avec d’autres acteurs » pour « grandir collectivement en humanité ». Le changement envisagé passera « par la rencontre, le dialogue et l’action interculturelles et interreligieuses afin de valoriser [la] diversité et de renforcer la cohésion sociale » de personnes, communautés de cultures et religions différentes. Le Secours catholique, « organisation apprenante », serait une sorte d’école de sagesse à l’école des personnes en précarité.

2.Le langage législatif relayé par le langage prophétique 

Quelques caractéristiques des langages législatifs et prophétiques bibliques

Les lois dans le Premier Testament sont mises dans la bouche de Moïse dans un cadre narratif (séjour au Sinaï…). C’est une loi pour la vie, pour des itinérants. La Loi est donnée à un peuple sorti d’Égypte, déjà libéré. Celui qui nourrit les affamés est aussi Celui qui donne la Loi (Loi attentive tout particulièrement au vivre-ensemble et aux plus pauvres du peuple, ainsi qu’à l’étranger résident). La Loi appelle l’écoute, la mise en pratique ; elle est aussi lieu de l’épreuve, de la désobéissance possible, un lieu d’exercice de la liberté aussi pour choisir la vie.

Le prophète ne promulgue pas la Loi, la rappelle. « Il ne commande pas, il déclare à l’indicatif, que la Loi est violée[vii]». Le prophète discerne et appelle au discernement et donc à la décision en regard de la Loi. Les prophètes « font (…) perdre à la Loi sa généralité », de « l’éthique immuable » à la « décision dans le moment, dans l’histoire[viii]  ». Il dénonce les manquements à l’alliance, rappelle le droit et la justice. « Car ceux qui transgressent le décalogue sont ceux qui le récitent et leur faute est inaperçue à eux-mêmes[ix]». Il invite son monde en « crises » à s’interroger : sur quoi s’appuyer ? Qu’est-ce qui compte ? Quelle urgence ? Quoi  changer ?

Repérage et implications pour le projet national du Secours catholique

Ces langages sont repérables dans le projet national à travers l’insistance sur les droits et à l’accès aux droits[x] ainsi que les références aux plaidoyers[xi]. Il s’agit de « refuser l’inhumain », contribuer à la construction de « notre maison commune ». Il est « important de soutenir l’organisation des personnes et des groupes de personnes en précarité, premières concernées par la lutte contre la pauvreté et les injustices ». Le Secours catholique, « organisation responsable », pourrait aussi être qualifiée d’organisation prophétique.

Paul Ricœur mentionne aussi :

  • le langage narratif (faire histoire et l’écrire)[xii] : Permettre de faire un récit, relier son histoire au récit biblique pour y découvrir des évènements « homologues » racontés par d’autres humains.
  • le langage hymnique (fêter et célébrer)[xiii] : S’adresser à Dieu[xiv] ; Parler en poésie, dans une belle langue qui ne décrit pas seulement, mais suggère, murmure, balbutie ; laisser place au ressenti (impressions, aux émotions, aux sentiments), plus qu’à la description  apprendre à prier avec des mots et le corps en un temps et un lieu, au creux d’une expérience.

Un projet à plusieurs dimensions (ecclésiale, sociétale, interpersonnel, personnel)

La Bible évoque moins la pauvreté que les pauvres et des pauvres et parmi ceux-ci, la veuve, l’orphelin et l’étranger, à qui il manque une terre pour subvenir à leurs besoins. La figure des veuves dans la Bible est mentionnée dans la Loi (elle a des droits), dans des récits de rencontres (Sarepta - 1 Rois 17). Dans l’évangile et les Actes, les veuves font l’objet d’une particulière attention. Le don d’une veuve est donné en modèle aux disciples par Jésus (Lc 21,1-4), y compris quand elle est étrangère (Lc 4,26-27). Il rapporte  une parabole qui met en scène une veuve face au juge. Jésus, le Seigneur, pose son regard sur la veuve de Naïm et est ému aux entrailles en voyant cette veuve qui pleure. À partir d’elle visitée par son Seigneur, Dieu se constitue son peuple qui le glorifie (Lc 7,11-17). Les veuves sont constituées en groupe dans les Actes, dont les besoins sont au cœur de la fraternité ecclésiale. L’organisation de la communauté ecclésiale est revue pour les prendre en compte (Ac 6,1-7). Elles bénéficient d’aumônes et de tuniques confectionnées par une disciple à Joppé (Ac 9, 36-43). Ce très rapide inventaire indique que l’attention évangélique pour les veuves comprend (a)  l’histoire singulière de chacune (personnel), b) la rencontre avec elles (interpersonnel) ; c) la manière dont la société leur fait place et droit (sociétal), d) une situation spécifique au cœur du peuple que Dieu se constitue, dans une fraternité ecclésiale qui leur reconnaît une fonction collective et leur donne de pouvoir la remplir (ecclésial).

Repérage et implications pour le projet national du Secours catholique

Le projet national du Secours catholique déploie pour les personnes en situation de précarité ces dimensions de l’attention évangélique aux veuves, sous des modalités propres :

  • Une attention à chaque personne : « en leur rendant confiance », « renforcement des capacités des personnes » ;
  • L’importance des rencontres : « le développement de lieux de fraternité, d’entraide et de co-construction avec les familles » ; « développement de l’entraide, des réseaux d’échange de savoirs et de services », « l’expérience de liens sociaux positifs », « le dialogue comme témoignage pour l’Église et la société civile »
  • La place dans la société : « soutenir pour qu’elles prennent place et parole » ; « savoir leur laisser l’initiative et prendre des responsabilités », « promouvoir des changements de regards » ; « soutenir l’organisation des personnes et groupes de personnes en précarité » ; « élaborer une pensée collective, faire émerger des leaders » ; « permettre une meilleure insertion sociale des enfants, des jeunes et des parents » ; « renforcer le recours juridique ».
  • La fraternité ecclésiale : « favoriser leur participation dans les instances de réflexion et de décision du Secours catholique » ; « soutenir les communautés chrétiennes et agir avec elles dans leur engagement au service de l’humanité (diaconie) » ; « s’ouvrir davantage à des collaborations avec des partenaires de traditions culturelles et religieuses différentes » ; « nouer à tous les niveaux des alliances avec d’autres associations et collectifs » ; « Vivre en Église une fraternité avec les pauvres pour qu’ils soient au cœur du cheminement de l’Église et qu’ils deviennent pierre angulaire de la société » ; « le Secours catholique peut aider à la mobilisation des ressources spirituelles de tous, pauvres et riches croyants ou non, en vue de la transformation de la société ».

Un mobile pour agir : l’amour d’agapé qui fonde le compagnonnage entre amis[xv]

Repérage dans le projet national du Secours catholique

Le projet national mentionne au moins à deux reprises l’importance de l’accompagnement : « accompagner les personnes dans la prise de conscience de leurs savoirs et de leurs compétences », « une approche systématique d’accompagnement ».

Sont concernés des enfants et des parents, celle ou celui qui travaille, des personnes et des groupes en précarité.

Il est question du motif pour agir (défendre des droits, donner un travail digne, éduquer) mais le mobile est implicite quoiqu’omniprésent. Toutes les relations évoquées ressortent de la même agapé : le mobile pour agir. C’est ce que Saint Paul déploie en Rm 12-13 comme l’a montré Christophe Raimbault dans son travail de doctorat[xvi].

Détour par l’épître aux Romains

Dans l’épître aux Romains, l’amour d’agapé (Rm 5,5) est présenté comme don de Dieu rendu manifeste en Jésus Christ. Il devient paradigme pour les croyants qui n’ont pas à le mériter, mais à se mettre en disposition pour accueillir ce qui a été donné. Les croyants sont invités à « transformer » leurs relations, une transformation qui va à l’encontre du système des relations fondées sur l’honneur, réciproques et contraignantes, de l’Empire romain. Le grec connaît philia (amitié interpersonnelle et institutionnelle), storge (amour de famille), agapé (amour gratuit) et eros (absent du NT). L’agapé vient comme fonder et colorer l’amour des frères (philadelphia - Rm 12,10), l’amour de sang (fratrie) ou  de clan (philostorgé – Rm 12,10), les relations avec les autres, l’inconnu et l’étranger (philoxenia – Rm 12,13). C’est le même amour d’agapé qui oriente et qualifie le comportement envers le frère, l’ami, l’étranger. Il s’agit de transformer ces relations en agapé en cherchant à ne pas attrister son frère (Rm 14,15), à contribuer à l’édification mutuelle dans la communauté mais aussi en ouvrant de cet agapé à des champs de relations extra-communautaires, des croyants (les saints) qui  font hospitalité (Rm 12,13).

Implications pour le projet national du Secours catholique

Ce projet ouvre un champ de recherches sur la qualité de relations qui s’institue et se vit dans le compagnonnage et l’accompagnement. En quoi ce qui est vécu vient-il renouveler, enrichir la manière de vivre et de comprendre l’agapé ?


[i]

[ii] Paul Ricoeur (en collab), La Révélation, Publications des Facultés universitaires Saint Louis 7, Bruxelles, 1977, p. 15-54.

[iii] Exemple : « les personnes et les groupes vivant dans des situations de précarité disposent de savoirs issus de leur culture et de leur expérience » ; « une organisation qui valorise ce qu’elle apprend »

[iv] « Une prise de conscience des savoirs éducatifs de chaque personne » ; 

[v] « Promouvoir des démarches culturelles, interculturelles et interreligieuses afin de valoriser cette diversité et de renforcer la cohésion sociale » ; « croiser davantage l’expérience acquise en France et à l’international »

[vi] « de l’ingéniosité est déjà à l’œuvre au Secours catholique dans les territoires (…) Il nous faut rechercher l’innovation en se donnant les moyens d’expérimenter » ; « Il faut rechercher des alternatives, n’avoir pas peur d’expérimenter »

[vii] Paul Beauchamp, L’Un et l’Autre Testament. Essai de lecture, Parole de Dieu, Paris, Seuil, 1976, p.88.

[viii] Paul Beauchamp, L’Un et l’Autre Testament. Essai de lecture, Parole de Dieu, Paris, Seuil, 1976, p.99.

[ix] Paul Beauchamp, L’Un et l’Autre Testament. Essai de lecture, Parole de Dieu, Paris, Seuil, 1976, p.88.

[x] « S’assurer que ces droits soient effectifs pour tous sans distinction avec une attention prioritaire aux plus pauvres » ; « droits sociaux »

[xi] « Lutte contre la pauvreté et les injustices » ; un « plaidoyer pour l’accès aux droits », « par des plaidoyers pour une économie responsable » ; « renforcer le plaidoyer »

[xii] « Il s’agit de ‘voir, juger, agir’, avec d’autres, en se donnant les moyens d’observer la réalité vécue, de l’analyser ensemble, bénévoles, personnes en précarité et salariés, en portant une attention particulière à la contribution des générations plus jeunes ».

[xiii] « Approfondir et partager avec tous les sources spirituelles de l’engagement pour la justice, la fraternité et le bien commun. Chaque humain vit une dimension spirituelle qui n’est pas forcément religieuse, mais qui fait appel à l’intériorité »

[xiv] « Elle invite à une recherche de la transcendance et à donner du sens à la vie ».

[xv] Agathe Brosset, Une Église de la rencontre. Compagnonnage et partenariat, éditions de l’Atelier, Paris, 2013

[xvi] Christophe Raimbault, L’avènement de l’amour. Épître aux Romains, chapitres 12 et 13, Paris, Lectio Divina, 2014. Ce qui suit lui est emprunté.

Mots clefs Jean Rodhain

Art
Don
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Foi