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Devenir un Homme, naître à soi-même, accomplir sa vocation d’Homme divinisé, est-ce accessible à tous les Hommes ?

09 janvier 2018
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Université Catholique de Lyon – I. P. E. R

Année universitaire 2016-2017

 

Extrait d’un DEVOIR DE FIN D’ÉTUDES

(Marie) Joïlita TRESCA

 

Sous la direction de Emmanuel Grandhaye (Matière principale - Philosophie)

et Mireille Hugonnard (Matière complémentaire - Théologie morale)

 

Devenir un Homme, naître à soi-même, accomplir sa vocation d’Homme divinisé, est-ce accessible à tous les Hommes ?

(…)

A. Penser l’Homme nécessite un « détour » par les plus pauvres

1. Qui sont les « pauvres »?

Quand la doctrine sociale de l’Église parle d’option préférentielle pour les « pauvres », de qui parle-t-elle ? « Les textes du Magistère sont innombrables qui précisent que les pauvres sont ceux qui souffrent de conditions inhumaines en matière d’alimentation, de logement, d’accès aux soins, d’éducation, d’emploi, de libertés de base. Il s’agit d’une privation grave de biens matériels, sociaux, culturels, qui porte atteinte à la dignité de la personne. »59 La pauvreté n’est pas seulement matérielle, elle revêt une dimension sociétale : « Les ‘pauvres’, dans les multiples dimensions de la pauvreté, ce sont les opprimés, les marginaux, les personnes âgées, les malades, les petits, tous ceux qui sont considérés et traités comme les ‘derniers’ dans la société »60. Parmi eux, certains sont encore mis à la marge. Certains sont exclus à l’intérieur même des zones d’exclusion, vivant non plus seulement la précarité mais la misère, prisonniers d’un processus de mise à l’écart qui fait d’eux les grands absents de la marche du monde.

Bien avant que l’option préférentielle pour les pauvres ne soit nommée comme telle, la tradition de l’Église a toujours vu le pauvre comme la figure du Christ lui-même. L’Église primitive reconnaissait déjà une attention particulière aux plus pauvres61, qui s’enracinait directement dans la Révélation, le Fils de Dieu s’étant identifié à eux et ayant été constamment tourné vers eux. Jésus n’a pas connu toutes les situations humaines de souffrance mais il a connu celle du rejet jusqu’à n’avoir plus figure humaine62.

Ainsi donc, puisque la théologie morale pense l’Homme à partir du Christ pour se conformer à lui, elle ne peut pas faire l‘économie - pour cela - du détour par ceux auxquels il s’est identifié. « Par leurs propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant », c’est pourquoi le pape François nous rappelle qu’ « ils ont beaucoup à nous enseigner »63. Il ne s’agit donc pas seulement de servir les pauvres mais de « les écouter » et d’ « accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux »64. Ils sont la pierre d’angle65 d’une pensée sur l’Humanité.

2. L’Humanité est « une »

L’humanité est « une », comme le dit saint Paul : « Tous vous êtes un dans le Christ Jésus »66. Nous croyons que nous formons une seule « famille humaine » dont personne ne peut être exclu67, selon le souci exprimé par l’Organisation des Nations Unies dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Or « c’est parce qu’il est venu annoncer l’Évangile aux pauvres que la mission de Jésus a pu être réellement universelle et inclure tous les Hommes dans sa proposition de salut. Il en a été ainsi au départ, et cela reste vrai aujourd’hui : l’Évangile ne peut devenir universel qu’en passant d’abord par les pauvres »68. Ainsi donc, les pauvres apparaissent comme la pierre d’achoppement de toutes les théories élitistes et qui se révèlent finalement loin de la vérité de notre humanité. Dans la vision de Simone Weil, seul le malheur peut faire connaître la vérité de l’existence, la vérité complète et absolue69. L’expérience humaine des pauvres, en ce qu’elle a d’« extrême », devient en effet modélisante pour penser l’humanité nue. Dit autrement, si les pauvres sont exclus (d'un présupposé sensé être applicable à tous) alors nous le sommes tous car leur expérience particulière de misère extrême cristallise - tel un miroir grossissant - une réalité de l’humanité universelle. Ainsi pour penser l’Homme il nous faire un « détour » par ceux dont, précisément, la dignité d’Homme est mise à mal.

Or comment la souffrance de la misère pourrait-elle être chemin d’ouverture à Dieu quand nous savons qu’elle fait des hommes blessés, centrés sur eux et jaloux, pour avoir tant manqué d’amour et de considération ? Nous savons que la misère détruit l’Homme, qu’elle l’écrase, l’accule au mal et voudrait lui prendre sa dignité heureusement inaliénable. Nous savons que la misère doit être combattue. Mais alors ? Simone Weil disait : « je crois à la valeur de la souffrance dans la mesure où l’on fait tout ce qui est honnête pour l’éviter »70. Ainsi, tout comme Jésus s’est affronté à l’injustice tout en prêchant les béatitudes, pouvons- nous oser dire que les hommes et les femmes condamnées à la misère soient «bienheureux» ?

B. Le témoignage des pauvres (71)

1.  Remplis de Dieu parce que vidés d’eux-mêmes ?

Il y a de nombreuses analogies entre le chemin de la vie mystique et celui des plus pauvres, dont certaines retiennent ici notre attention. Leur misère semble faire le lit de leur pauvreté spirituelle, elle semble creuser en eux l’abîme nécessaire qui libère la place de Dieu. Ils sont suffisamment faibles pour que Dieu puisse devenir leur force72. Celui qui n’a rien ni personne reconnaît qu’il a existentiellement besoin de Dieu, ainsi leur détresse semble créer la dépendance nécessaire à son intervention. Selon Simone Weil, l’attitude de supplication nous décentre nécessairement de nous-mêmes puisqu’il s’agit précisément d’être délivré de soi-même73. C’est alors qu’elle est au fond du gouffre, qu’une femme a vécu une expérience de Dieu qui a bouleversé sa vie. Elle était tombée très profondément dans l’alcoolisme, ses six filles lui ont été retirées pour être placées en famille d’accueil car elle ne pouvait plus s’en occuper. Elle est alors envoyée en cure de désintoxication en hôpital psychiatrique. Elle dit qu’on lui a « tout pris », qu’elle n’ « avait plus rien », qu’elle avait « tellement honte ». Et elle témoigne : « Une femme toxico m’a dit : prie le Seigneur !

Alors… J’ai prié le Seigneur, quelque chose est entré dans mon corps, une grande lumière qui m’a soulevé… depuis, c’est lui qui porte ».

2. Foi, espérance et charité, de nuit

Les pauvres croient, « de nuit ». Ils éprouvent quotidiennement le sentiment de l’absence de Dieu, comme cette femme demandant : « Qu’est-ce qui te dit qu’on n’est pas déjà morts et que ce n’est pas ça l’enfer ? » Et en même temps cette certitude demeure en eux que Dieu est là, ils ne cessent de répéter : « Il est toujours avec moi ». Comme cette femme, engloutie par l’abîme de son quotidien de misère, demande « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » mais qui s’adresse à lui quelques minutes plus tard en disant : « béni sois-tu Seigneur, parce que tu nous donnes l’essentiel, pour aujourd’hui ».

Ils choisissent de « persévérer dans leur être », consentant à leur existence, comme cet homme qui ne sait pas lire mais qui sait nous révéler l’essentiel avec le peu de mots qu’il a pour s’exprimer. Quand on lui demande si il prie chez lui, comment il prie, il répond : « le soir avant de dormir je dis : Amen ». Et quand on lui demande pourquoi, il répond simplement :

« C’est comme à la communion, on dit Amen ».

Ils témoignent d’une expérience de combat pour la lumière, pour la vie, au cœur de l’obscurité : « Le Seigneur me donne la force, sans lui je ne sais pas si je serais encore là »,

« Je suis dans le désert depuis 40 ans, comme les hébreux. Je suis fatiguée. A des moments, t’as la haine… la personne qui t’a blessée, tu l’aurais devant toi, tu la tuerais. Mais ce n’est pas le but que Dieu nous a donné, ‘aimez-vous les uns les autres’ qu’il a dit. Je lui dis : Aide-moi ! Ça viendra, j’ai l’espérance. Mais parfois je lui dis : je suis fatiguée de porter cette croix ».

La misère semble enfin faire en eux un travail de détachement des idoles – au moins dans une certaine mesure – permettant d’aimer Dieu au-delà de ce qu’il donne, au-delà du sensible de la consolation et jusque dans la souffrance. « C'est comme si on plongeait dans un trou noir et le tunnel il est trop long... Je dis à Dieu : tu m'aides à rien du tout dans ma vie... on se bat mais on voit pas les rayons du soleil. Les semaines passent, mais c'est toujours pareil...de génération en génération. Mais j’aime le Seigneur ! Ça n’enlève rien ! ». Et ils trouvent leur joie dans cet amour: « Depuis que j’ai connu Dieu je suis heureuse. Oh je suis toujours dans la misère tu vois bien, mais on a beau être dans la misère, on est riche de Dieu. On est riche de Dieu quand on aime son Dieu ».

Si donc nous pouvons croire à l’analyse de Blondel aux vues de ces témoignages, nous comprenons pourquoi nous découvrons chez les pauvres des êtres - mystérieusement – remplis de joie. « On a la foi, on a la joie, c’est le cadeau que Jésus nous remet. Dans mon malheur, je suis content. Il y a des gens qui ne comprennent pas ça. Mais bon, nous les petits, on va le révéler aux sages ».

Mais ces conclusions demandent encore à être passées au crible, cette fois, de la vie morale. En effet, si la conscience est le lieu ultime de l’union de l’Homme avec Dieu, tout en étant l’instance suprême de la norme morale, alors l’agir moral ne devrait-il pas témoigner « visiblement » de cette union « invisible » ?

On peut lire l’ensemble du devoir sur le pdf joint.

56 Maurice BLONDEL, Exigences philosophiques du Christianisme, op. cit., p. 233.

57 Pour reprendre l’expression d’Isaïe dans le chant du serviteur souffrant (Is 53,3).

58 Maurice ZUNDEL, Un autre regard sur l’Homme, Paris, Le Sarment-Fayard, 1996, p. 181.

59   Alain       DURAND,      « Option      préférentielle       pour     les     pauvres »,      sur     :     http://www.doctrine-sociale catholique.fr/index.php?id=8191 (consulté le 28 mars 2017).

60 Vita Consecrata n°82, cité par Alain DURAND, Ibid.

61 Cf. par exemple le célèbre sermon de Jean CHRYSOSTOME : « Tu veux vraiment honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu’il est nu. Ne l’honore pas ici, dans l’Église, par des tissus de soie, tandis que tu le  laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtements. Car celui qui a dit : « ceci est mon corps (1 Co 11,

24) et qui l’a réalisé en le disant, c’est lui qui a dit : « vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger (Mt 25,42) et aussi : « chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » (Mt 25,45), sur : https://www.cairn.info/revue-transversalites-2009-3-page-23.htm, (consulté le 28 mars 2017).

62 Cf. Le chant du serviteur dans Is 53,14 « Il n’avait plus figure humaine ».

63 Pape FRANCOIS, La joie de l’Évangile, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, Artège, Perpignan, 2013, n° 198, p 223.

64 Ibid.

65 Cf. Mt 21,42 et 1 P 2,4.

66 Ga 3, 28.

67 Cf. Note conjointe du comité de suivi théologique Diaconia servons la fraternité et du groupe de travail international, N° 10, « Du local à l’international – L’universel, enjeu de la diaconie », sur : http://diaconia2013.fr/2013/03/du-local-a-linternational-luniversel-enjeu-de-la-diaconie/ (consulté le 28 mars 2017).

68 Ibid.

69 S. PÉTREMENT cité par Christine HOF, Philosophie et kénose chez Simone Weil. De l’amour du monde à l’imitation Christi, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 30.

70Christine HOF, op. cit. p 11.

71 Ici, des personnes rencontrées dans le cadre du Sappel, vivant la misère générationnelle et par là même un cumul de pauvretés, étant pris dans cette spirale d’exclusion évoquée plus haut. Le Sappel est une communauté

qui s'inspire de la pensée du père Joseph Wrésinski, fondateur du mouvement ATD Quart-Monde. Avec des familles en grande précarité la communauté du Sappel a reçu vocation d’annoncer la Bonne Nouvelle pour tous en partant des plus pauvres, à expérimenter avec eux la fraternité en Christ et à partager ce trésor en Église.

72 2 Co 12, 10

73 Cf. Simone WEIL, op. cit., p 44.