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Une formation du jugement éthique au service de l’humain

24 janvier 2017
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Dans la droite ligne de Mgr Rodhain, C. Fino s'interroge, dans cet article de la revue Lumen Vitae 4° trim 2016 sur les médiations concrètes nécessaires à la l'initiation chrétienne à la charité et au jugement ethique. De là, elle réfléchit à la capacité d'identifier les pratiques qui déshumanisent.

(…)

L’initiation au discernement par la médiation de la pratique du service et du partage

Myriam Revault d’Allonnes, dans son ouvrage L’homme compassionnel (2008), analyse la manière dont les médias déresponsabilisent les personnes : « Le fait de jouer sur leur vulnérabilité et leur insécurité affective ne favorise pas leur capacité d’agir ; cela l’inhibe en renforçant des modalités d’adhésion enracinées dans l’hypertrophie du sentiment, c'est-à-dire dans la sensibilité[1] ». En effet, pour que la compassion puisse constituer une porte d’entrée dans l’action solidaire, il faut introduire la médiation d’espaces institutionnels qui restaurent la capacité d’agir concrètement. Dans son livre Femmes et développement humain, Martha Nussbaum indique que ce sont des vidéos qui montrent à des femmes indiennes l’action entreprise par d’autres femmes, dans une situation similaire à la leur, qui leur ont permis d’entreprendre à leur tour leur propre projet[2]. L’initiation pratique à l’agir chrétien gagne donc à valoriser des propositions d’actions concrètes qui permettent aux enfants et aux jeunes de s’éprouver capable d’agir avec d’autres, et de découvrir le bienfait de la complémentarité des charismes et des engagements. On peut prendre ici l’exemple des projets solidaires proposés aux enfants par le CCFD (Centre catholique contre la faim et pour le développement), qui sont d’autant plus stimulants qu’ils sont accompagnés du récit de l’action déjà menée par d’autres enfants.  En amont des actions programmées ponctuellement au fil de l’année, le quotidien est le lieu privilégié de l’éveil de la responsabilité. Il faut « veiller aux petites choses », disait François de Sales, « car c’est ainsi qu’on passe à l’action[3] ». Les petits gestes écologiques (ramasser les papiers ou fermer les robinets), etc., peuvent être présentés comme la rampe de lancement qui habilite demain à mener une action solidaire de plus grande ampleur, tout en apprenant aux enfants à identifier leur part d’initiative et de responsabilité personnelle au sein d’un processus collectif. De même, la participation aux petits services du quotidien dans une équipe de catéchèse ou d’aumônerie sont des leviers essentiels pour aider les jeunes à affronter ensemble les défis sociaux et à acquérir le sens de la responsabilité citoyenne. Du point de vue de l’initiation chrétienne, l’initiation à la charité chrétienne peut s’inscrire dans cette éducation au respect du bien commun et à la citoyenneté, car l’engagement responsable est le lieu où chacun peut prendre conscience d’être soutenu et guidé par l’intimité qu’il entretient avec le Christ.

L’intérêt des pratiques solidaires ne se limite pas à l’éveil de la responsabilité des sujets, car la prise de conscience de ses propres capacités, ainsi que de celles des autres, oriente le jugement moral. La transmission d’une expertise pratique déplace l’appréciation d’une situation et des options disponibles. Thierry Collaud témoigne par exemple que le fait d’avoir appris à communiquer avec une personne handicapée ou démente permet de percevoir l’humanité de la relation et par suite l’humanité de la personne[4]. C’est alors la conviction anthropologique perçue de manière intuitive dans la pratique qui permet de combattre rationnellement la tentation de la violence lorsque l’épuisement se fait sentir, et qui stimule la créativité pour solliciter l’expression du désir de la personne ou pour le stimuler par des propositions adaptées. Dans cette perspective, toute famille est une « école des capacités[5] » dans l’art du « prendre soin », où chacun fait l’apprentissage du décentrement de soi, en prenant sa part de l’entraide auprès d’un plus petit ou d’un aîné, tout en soignant l’art de la reconnaissance réciproque et de la restauration des liens. Le discernement intègre peu à peu la richesse de la diversité des tempéraments et des compétences, et le temps nécessaire pour grandir ensemble en humanité.

La communauté chrétienne elle-même est un lieu d’expérience pratique qui forme au discernement de manière originale. (…) On retrouve ici le cercle herméneutique formulé par Xavier Thévenot : « Selon le christianisme, il faut aimer, il faut agir pour discerner…. Il y un cercle vital entre l’amour pour Dieu et l’amour pour l’homme[6] ».

Le service de l’humain suppose la capacité d’identifier les pratiques qui déshumanisent

A l’orée du 21ème siècle, pour penser à nouveau frais l’initiation de la « jeune génération à la morale », Geneviève Médevielle proposait d’« introduire au discernement » par la double approche de l’étude de cas, et de l’instauration des sujets par une plongée dans l’« ethos baptismal » constitué par l’Ecriture et les pratiques chrétiennes. Elle concluait néanmoins sur la nécessité de s’équiper d’un discours sain face au mal moral », décrit il y a déjà plus de quinze ans comme « le déchaînement de la violence, la multiplication des conflits ethniques, la mondialisation de la concurrence sauvage », sans compter « le règne des égoïsmes et des infidélités ». Mais la réflexion rebondit sur la confiance à retrouver dans « la délivrance du mal » et sur « la nécessité de suivre la loi pour s’humaniser[7] », ce qui implique une pédagogie de la conversion à la suite du Christ.

Nos contemporains font toujours la preuve de leur capacité à entreprendre une démarche de conversion morale, tout particulièrement en s’engageant dans des pratiques solidaires, mais encore faut-il ne pas se fourvoyer dans des pratiques déshumanisantes. Si l’on analyse avec des adolescents l’ouvrage où le médecin belge Corinne Van Oost témoigne, comme catholique, de sa pratique de l’euthanasie, et que l’on en reste à l’argumentation, force est de reconnaître avec elle que proposer l’euthanasie a pu réduire l’angoisse de certaines personnes, ou que demeurent des situations de souffrance incontrôlable, physique, psychologique ou spirituelle. Mais on peut aussi repérer combien la pratique de l’euthanasie contribue à la construction d’une autre expérience de l’humain. Au fil du temps, l’épreuve de la violence à laquelle Corinne Van Host consent à contrecœur, non seulement envers ses malades mais aussi sur elle-même ou ses collègues pour intégrer la pratique de l’euthanasie dans les soins palliatifs, laisse place à une empathie progressive avec le ressenti de violence exprimé par les personnes qui demandent l’euthanasie. Son insistance progressive sur la qualité des relations et sur sa quête de paix intérieure, laisse percevoir la nécessité de surmonter la dissociation entre sa pratique de l’euthanasie et son désir de promouvoir la vie et le dialogue, une dissociation qui constitue un indice d’inhumanité[8].

Comment éviter de s’engager avec d’autres dans des pratiques déshumanisantes ? La communauté ecclésiale peut donner des critères scientifiques, philosophiques et théologiques. Mais même pour celui n’est pas médecin, philosophe ou théologien, les pratiques concrètes de soin et de service réciproque auxquelles il a été initié en famille font acquérir une expertise en humanité, donnent du flair pour dépister l’ambiguïté d’une pratique qui impose de consentir à la violence sur le corps d’autrui et de rompre brutalement le lien en humanité.

(…) L’expérience de l’interdépendance bienfaisante expérimentée en famille ou dans la communauté ecclésiale qui permet de percevoir le caractère destructeur d’un réseau social qui repose sur une pratique partagée de la violence, que ce soit du racket, un harcèlement concerté sur le net, ou la fréquentation de sites terroristes ou pornographiques. On perçoit réciproquement combien la lutte contre des processus de radicalisation ou d’addiction ne peut pas se suffire de la prise de conscience du mal, qui emprisonne ou fascine le sujet, mais doit permettre de reconstruire un socle d’expériences de convivialité heureuse au sein de projets qui donnent sens à la vie humaine et valeur aux personnes.

Il ne s’agit pas pour autant de se tenir à l’écart du monde dans un cocon ecclésial ou familial, mais de prendre les moyens de s’appuyer sur ces acquis pour s’engager avec d’autres dans les pratiques sociales qui contribuent à former notre jugement et le sens du bien commun, tout en s’enrichissant de l’expérience de l’autre. (…)

Vous trouverez la totalité de l’article dans la Revue Lumen Vitae du 4° trimestre 2016, « La catéchèse face aux défis anthropologiques »

 

 

[1] Myriam Revault d’Allonnes, L’homme compassionnel, Paris : Seuil, 2008, p. 13-14.

[2] Martha C. Nussbaum, Femmes et développement humain. L’approche des capabilités, Paris : Des femmes. Antoinette Fouque, 2008, p. 165-166 ; 410-411.

[3] Philippe Bordeyne, « La culpabilité comme quête de l’amour désintéressé », dans Réinventer la culpabilité, Paris : Collège des Bernardins / Ed. Parole et Silence, 2009, p. 166, en référence à Saint François de Sales, Lettres d’amitié spirituelle, Paris : DDB, 1980, p. 111-125.

[4] cf. Thierry Collaud, Le statut de la personne démente. Eléments d’une anthropologie théologique de l’homme malade à partir de la maladie d’Alzheimer. Préface de Marie-Jo Thiel, Academic Press Fribourg, coll. « Etudes d’éthique chrétienne », 2003.

[5] Jean-Philippe Pierron, Le climat familial. Une poétique de la famille, Paris : Cerf, coll. « La nuit surveillée », 2009, p 119. 

[6] Xavier Thévenot, « L’éthique chrétienne : une morale libérante », dans Souffrance, Bonheur, Ethique, Conférences spirituelles, Mulhouse : Salvator, 1990, p. 109.

[7] Geneviève Médevielle, « Initier la jeune génération à la morale », Document Episcopat 7, avril 2000, p. 10.

[8] cf. Corinne Van Oost, avec Joséphine Bataille, Médecin catholique, Pourquoi je pratique l’euthanasie, Paris : Presses de la Renaissance, 2014.