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Colloque 2013 : synthèse des ateliers

19 novembre 2013
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Au fil des différents carrefours et des assemblées générales, les 90 participants au colloque de la Fondation Jean-Rodhain ont patiemment travaillé au murissement des fruits de Diaconia 2013. Luc Dubrulle, coordonnateur du colloque, tente ici d’en exprimer quelques bribes en ignorant délibérément les guillemets.

Au fil des différents carrefours, des ateliers et des assemblées générales, les 90 participants au colloque de la Fondation Jean-Rodhain ont patiemment travaillé au murissement des fruits de Diaconia 2013. Luc Dubrulle, coordonnateur du colloque, tente ici d’en exprimer quelques bribes en ignorant délibérément les guillemets.

1. Relire Diaconia à partir d’un terrain

Diaconia 2013 est une expérience unique à Lourdes, en un lieu que Gilbert Cesbron qualifiait « d’entre ciel et terre ». Une espèce d’apesanteur céleste rend là les choses et les relations tellement plus faciles : les sujets y sont en forme malgré la fatigue et le temps limité presse à vivre toute sa qualité. Assurément, Diaconia 2013 eut une tonalité quelque peu eschatologique où les pauvres sont rois. Or, la fécondité d’un tel rassemblement se mesure à sa capacité d’espérance et de transformation dans les dures réalités sociales auxquelles nous nous affrontons localement au quotidien : situation des immigrés, pauvretés de toutes sortes, plans de licenciement, chômage grandissant, désastre écologique, violences exprimées et latentes, écarts sociaux vertigineux, etc. Angoisses, mais joies aussi : la multitude des actions fraternelles de terrain est finalement plus nombreuse et potentiellement plus riche qu’on ne l’imagine pourvu qu’on regarde bien.

2. L’émergence de quelques convictions fortes

La parole des personnes ayant l’expérience de la grande précarité fait autorité, elle produit des fruits et transforme les cœurs, nos communautés et la société. L’expérience est un savoir, et quand ce savoir est croisé avec d’autres, il est source de révélation, de conversion, de libération et de transformation sociale. En ce sens, Diaconia 2013 est un acte politique qui montre que le vivre-ensemble par-delà toute ghettoïsation est possible et fait grandir. La rencontre ritualisée, jusqu’en sa joyeuse dimension folklorique, porte les germes féconds d’une subversion prophétique.

3. Des résistances tenaces

La parole des pauvres, ça décoiffe ! Parce qu’on frise de plus près nos responsabilités et les conversions qu’elles appellent. On a peur d’être embarqué, mangé, de ne pas faire le poids. La fragilité d’autrui révèle notre propre vulnérabilité. Et cela vaut équivalemment au plan collectif : il y a la résistance des communautés ecclésiales à prendre le risque de faire avec et à partir de… Les habitudes ont le poids de l’histoire. Plus fondamentalement, c’est le système social qui résiste, et tellement qu’il pourrait même faire de la dynamique diaconia un sous-système qui corrobore et légitime le fonctionnement global du système. Aussi faut-il vaincre la résistance à élaborer un discours politique sur les causes de pauvreté avec les pauvres eux-mêmes.

4. Des leviers pour changer

A l’instar du rassemblement de Lourdes, toutes les rencontres construites dans cette dynamique constituent des leviers de changement. Sûrement, même si c’est plus difficile qu’on ne l’imagine, on peut s’appuyer sur la méthode éprouvée du groupe Place et Parole des Pauvres et ATD ¼ monde, mais il y faut du métier. Bien sûr, et c’est plus facile, les forums très divers initiés à Lourdes peuvent trouver de multiples reprises et transformations locales. Pour cela, leur pédagogie propre est à assimiler : on peut et l’on doit s’y former. Toutes ces rencontres sont à relire pour devenir motrices et construire une culture positive de la vulnérabilité. Enfin, la liturgie devrait naturellement et habituellement faire exister des relations qui nous rendent frères les uns des autres : c’est une mine et une source infinie pour vivre une conversion permanente.

5. Défis ecclésiaux

C’est donc toute l’Église en France qui reçoit une formidable impulsion de la dynamique Diaconia. Ce qui se vit dans les périphéries peut être une richesse pour la conversion des communautés chrétiennes. Les groupes fraternels où sont accueillies des personnes vivant des fragilités peuvent contribuer au renouvellement de l’Église. Une bonne occasion est sûrement à saisir dans le travail de contribution au synode sur la famille : imaginons que dans une paroisse on cherche délibérément à mettre autour d’une table des familles de niveaux sociaux très divers et des sans-famille pour faire remonter une parole commune vers Rome ; localement, des choses auraient changé.
Plus largement, c’est à un décloisonnement complet de toutes nos chapelles que nous sommes appelés. Les associations caritatives et les paroisses et les diocèses ont à s’articuler, comme d’ailleurs l’action d’urgence et l’action institutionnelle de tous les chrétiens. Annonce, liturgie et diaconie ont à mieux se lier pour mieux s’élargir dans une communion où personne ne soit exclu. Sûrement l’attention première à l’acteur divin est la clé d’une charité crue, célébrée et vécue dans la vérité.

6. Défis politiques

Dans cette dynamique, l’Église sait qu’elle ne doit pas craindre le champ public et politique : c’est même là le lieu-test de sa prétention à l’universalité. Assurément, il nous faut renforcer pour cela la formation à la Doctrine sociale de l’Église. S’y trouvent d’ailleurs les principes théoriques d’une possible reformulation d’un discours ecclésial en langage républicain et vice versa. Il vaudrait la peine d’étudier notre constitution avec tous et de s’en faire les promoteurs pour contribuer à l’existence d’une véritable communauté politique par-delà les ostracismes de tous bords. L’éducation aux droits et aux devoirs est un chantier permanent. La diaconie du politique peut s’exercer tant dans un travail de fond qui donne sens et oriente que dans des formulations plus précises dans les territoires à partir de l’expertise du terrain élaborée avec les plus souffrants.

7. Défis sociaux et économiques

Le politique n’est pas à réduire à sa fonction redistributive. Il faut réinvestir le politique large en ce qu’il contribue à la réorientation sociale de l’économie, à commencer par un examen sérieux du nouveau pouvoir politique des consommateurs. La véritable valeur des choses tient à la relation qui s’établit entre les sujets à l’occasion d’un échange. Elle est affaire de reconnaissance des sujets, présents et à venir ; elle implique la préoccupation d’un développement durable comme condition d’une communion dans le temps, la seule qui exprime l’éternité. Pour ce faire, les savoirs sont à croiser, les expériences sont à fédérer, les indicateurs d’utilité sociale sont à faire connaître, de telle sorte que puisse émerger un discours programmatique faisant du développement de tout l’homme et de tous les hommes la règle et l’horizon de l’économie et de la politique.

Ainsi, la diaconie de l’Église permettra à la charité de Dieu d’être totale, au bénéfice du plus petit et donc de l’entière humanité. Car c’est bien du salut dont il ne cesse de s’agir !

P. Luc Dubrulle

Institut Catholique de Paris

Délégué général de la Fondation Jean-Rodhain