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TRIBUNE : "Chemin de crête, chemin de vie : l'hospitalité"

14 mars 2018
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Tribune parue dans le journal La Croix, lundi 5 mars 2018, suite au colloque de la Fondation Jean Rodhain 2018 sur le thème "Hospitalité et identités fragilisées."

Par Monseigneur Jean-Charles DESCUBES, président de la Fondation Jean Rodhain et Christine GILBERT, directrice de la Fondation Jean Rodhain.

 

Chemin de crête, chemin de vie : l’hospitalité.

Tous les deux ans, la fondation Jean Rodhain réunit pour un colloque des acteurs de terrain, des universitaires, des personnes en situation de fragilité afin de travailler une question de charité. Cette année, le colloque intitulé « Hospitalité et identités fragilisées », portait sur l’accueil de l’étranger quand l’hôte lui-même se sent fragile.

Les plus vulnérables ont pointé leur habitude d’accueil. Près de la moitié des accueils temporaires en France sont assurés par les familles pauvres. Mais cette hospitalité est à double tranchant et à manier avec prudence : elle peut détruire une famille comme elle peut aussi aider à révéler le meilleur de chacun.

Les jeunes acteurs de terrain s’engagent de façon concrète, sans frontières. A la mesure dont ils ont été accueillis, ils accueillent et intègrent d’autres dans leurs rangs. Souvent informées au dernier moment de l’installation d’un lieu d’accueil public, les municipalités jouent pourtant un rôle décisif dans le succès de l’accueil. Quand il se passe bien, la rencontre effective de l’autre fait tomber les murs et éloigne tous les fantasmes véhiculés par certains médias. L’accueil des étrangers s’appuie sur un socle de droits internationaux, européens et nationaux, sécurité pour ceux qui accueillent comme pour ceux qui sont accueillis, mais socle non intangible.

Les civilisations anciennes ont traité l’étranger en hôte et les peurs actuelles sont en train de traiter l’hôte en étranger ; l’Etat hospitalier s’efface derrière un Etat sécuritaire. Emerge cependant une hospitalité éthique née d’initiatives créatives de la société civile, de pratiques associatives et d’échanges entre accueillants et accueillis. Cet élan invite à donner corps autrement à l’hospitalité politique qui devrait repenser son accueil : à la fois respectueux des plus fragiles et reconstructif des identités en souffrance.  Comment ? La société a besoin d’être rassurée dans ses capacités d’hospitalité dans la durée. L’Etat peut organiser l’accueil et les conditions de l’intégration ultérieure des migrants sans cesser d’améliorer les conditions de vie des Français les plus défavorisés. L’un ne va pas sans l’autre. Avec un effort de pédagogie, une stratégie d’hospitalité durable à la française associant pleinement les collectivités territoriales pourrait emporter l’adhésion des indécis ou des inquiets. Les expériences d’accueil réussi, de plus en plus nombreuses, sont une chance pour une institutionnalisation renouvelée de l’hospitalité. Elles montrent que le choc initial provoqué par l’arrivée des étrangers peut aussi ouvrir des horizons à des projets nouveaux ouvrant d’autres voies à la participation de chacun. La confiance se crée en avançant ensemble sur des actions concrètes. Les peurs peuvent alors être surmontées en acceptant la fragilité native  de chacun comme une incomplétude, comme la possibilité de recevoir d’un autre ce qui manque pour devenir soi pleinement.

Même la Bible parle d’évolution dans la conception de l’hospitalité. Quand les partis opposés acceptent de se rencontrer, d’exposer leurs valeurs et de les confronter, chacun apprend à s’ajuster à l’autre et à s’accueillir mutuellement. L’avenir s’ouvre alors de manière nouvelle. Ce type de rencontre se trouve au cœur d’attentes pour une refondation du politique. L’identité d’une nation ne cesse de se parfaire grâce aux apports étrangers sans pour autant renoncer aux principes fondamentaux qui la constituent. Une frontière est nécessairement poreuse, ouverte aux apports étrangers qui en retour s’ajustent aux lois en vigueur. L’exercice de la démocratie a besoin encore de longs apprentissages. L’hospitalité ne se réduit pas à un devoir moral, elle est un chemin incontournable qui se présente à tout homme et à toute communauté pour aller vers son accomplissement.

Le choc des migrations crée aujourd’hui un climat de mobilisation permettant de reconsidérer des difficultés anciennes non résolues. A son stade actuel, le projet de loi sur l’immigration et l’intégration comporte des insuffisances. Un imaginaire d’hostilité domine aujourd’hui les représentations marquées par la pensée du clash des civilisations. Or les religions, le christianisme en particulier, sont porteuses d’une vision d’unification dans la diversité et ont la capacité de nourrir un autre imaginaire social : satisfaire le penchant naturel vers la sécurité dont chacun a besoin pour se constituer tout en refusant que la sécurité ne devienne une nécessité absolue devant laquelle tout s’efface.

C’est possible si les responsables politiques européens font travailler leur cœur intelligent.

Jean Charles Descubes

Archevêque émérite de Rouen

Président de la Fondation Jean Rodhain

 

Christine Gilbert

Directrice de la Fondation Jean Rodhain

 

Retrouvez ici le site du journal La Croix.

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