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Eradiquer toute tolérance face à l’inégalité

Article de Marie Duru-Bellat, chercheur sociologue, publié dans la Revue Projet de Février 2017;

28 mars 2017

Article de Marie Duru-Bellat, chercheur sociologue, publié dans la Revue Projet de Février 2017.

Les pauvres ? Ils le méritent bien. De même, les riches seraient récompensés de leur talent... Imposture idéologique, quand le niveau de revenus dépend avant tout du pays et du milieu où l'on naît ! Quel rôle l'école peut-elle jouer pour délégitimer la méritocratie, qui fait le lit des inégalités ?

Dans les démocraties comme la nôtre, les êtres humains sont déclarés égaux. Accepter que leur sort soit si inégal exige donc de mobiliser un discours de justification. Pour cela, c’est ce que les personnes apportent à la société qui sert de suprême arbitre. Encore faut-il qu’elles aient su et pu déployer sans entraves leurs talents et leurs aspirations, et que n’interférent pas certaines de leurs caractéristiques sans rapport avec leurs mérites personnels (leur milieu d’origine, leurs caractéristiques physiques…). En d’autres termes, l’égalité des chances doit prévaloir. Si tel est le cas, les inégalités sociales apparaîtront acceptables, voire justes, dès lors qu’elles sont censées ne refléter que les inégalités de mérite : c’est le règne de la méritocratie.

La méritocratie, une idéologie bien pratique…

Le fait de croire que les « gagnants » – ceux qui occupent les positions les plus enviables – sont les plus méritants, permet de tolérer les inégalités. Quand, dans les enquêtes internationales[1], on pose des questions telles que « les inégalités sont-elles trop grandes dans votre pays ? » et « diriez-vous que dans votre pays, les personnes sont récompensées pour leurs efforts ? » ou « pour leurs capacités ou leurs compétences ? », plusieurs tendances se dégagent. On observe tout d’abord que les jugements portés sur les inégalités sociales ne sont pas le reflet des inégalités objectives (révélées par un indicateur comme le coefficient de Gini[2]). Alors que l’éventail des inégalités est près de deux fois plus ouvert aux États-Unis[3] qu’il ne l’est en France, les Français sont bien plus nombreux que les Américains à les juger excessives. Quand on pense vivre dans une société récompensant le mérite (les efforts, les compétences…), comme aux États-Unis, les inégalités sont moins souvent perçues comme trop grandes. Cette tendance est si nette que la croyance dans le mérite apparaît bien comme une idéologie permettant de faire accepter les inégalités sociales : leur ampleur n’est pas contestable dès lors qu’elle est censée procéder d’une compétition ouverte et équitable où chacun peut faire valoir ses talents et ses efforts.

(...)

Article complet à retrouver sur le site de la Revue Projet.

[1] Cf. les résultats de l’étude conduite avec François Dubet et Antoine Vérétout, présentés dans Les sociétés et leur école, Seuil, 2010 : on y trouvera en particulier les graphiques résumant nos propos.

[2] L’indice de Gini est un indicateur d’inégalités, compris entre 0, l’égalité parfaite, et 1, dans une situation la plus inégalitaire possible (salaires, niveaux de vie, revenus, etc.). [NDLR]