Un mot, seulement
Jean Rodhain, « Un mot, seulement », Bulletin de liaison du Secours Catholique, n° 14, 15 février 1948, p. 1-2.
Un mot, seulement
« Un paysage de Février d’une année à température douce et monnaie dévaluée. Le lieu, la ville et l'heure importent peu. Je préfère même que vous les imaginiez très différents de votre résidence, pour conserver à mes attentions leur naïveté évidente. Cependant comme toile de fond un mur solide, obtus et obstiné, formant écho, est indispensable au cadre que nous voudrions. »
L’écho : Adhésions .......
- Mais nous sommes déjà noyés dans les berceaux. La délégation nage dans les layettes. La nuit, on tricote, on colle des étiquettes. Le jour c’est un défilé de 100 personnes posant chacune trois questions. Je n’ai jamais vu tant de monde, des gens inconnus d'ailleurs. A la paroisse on ne les avait jamais vus. Vous n’allez tout de même pas prétendre que c’est une occasion à saisir pour en faire des adhérents ! Ces gens-là je ne les reverrai jamais bien sûr, mais les berceaux, ça leur plait. Que voulez-vous que je leur dise d’autre ? Fini le berceau, que proposer à leur admiration ?
L’écho : Adhésions .......
- Mais pourquoi chercher des adhésions ? Je suffis (tout seul) à la marche de la délégation. Je réussis (tout seul) à ébranler le diocèse. Je parviens (tout seul) à être le trait d’union. Je m’use (tout seul) à faire le travail moi-même, et fort bien. Je m’efforce (tout seul) de représenter le Secours partout. A quoi bon m'entourer de milliers d’adhérents ? Vous n’allez tout de même pas prévoir ma mort. Me croyez-vous à la merci d’une pneumonie ? Je n'ai pas l’âge d'avoir un accident d’automobile, Monsieur. Votre regard glacial oserait-il déjà évoquer ma délégation lorsque je serai dans mon cercueil (tout seul) ? Oseriez-vous déjà, comme à une veuve trop tôt éplorée, proposer d'avance un remède, pour qu'elle ne se trouve point alors à son tour, toute seule, ma délégation ?
L’écho : Adhésions...
- Mais votre insistance cacherait-elle un calcul ? Dans votre impitoyable bureau répartiteur auriez-vous l’audace de mettre en ligne, pour partager une cargaison américaine, le chiffre des adhérents de notre diocèse ? Le nombre de nos habitants doit suffire (vous le trouverez dans le petit Larousse). La dimension de nos ruines doit aussi vous guider (elles ne changent pas hélas). Mais le facteur humain a-t-il de l'importance dans une épicerie, il vous suffit d’avoir notre adresse pour les colis. Vous n’oseriez pas favoriser davantage tel diocèse où le chiffre croissant des adhérents marquerait, selon vous, un travail de persuasion, une fermentation de charité ? La charité. Mais si dans vos balances vous commencez à introduire la Charité, où allons-nous, mon Dieu ! De quel poids et mesures allez-vous vous servir pour fixer les portions ?
L'écho : Des adhésions…
- Mais, mon bon Monsieur, notre diocèse a d’abord ses œuvres et ses écoles. Les missions lui prennent aussi des prêtres et des religieuses qu’on n'ose pas trop retenir parce que c’est le Saint-Père qui a l’air d’insister.
- Si en outre on fait une centaine d’adhérents au Secours Catholique, ça risque d’être contagieux. Ils sont capables de se propager comme un incendie, ces adhérents. C’est pas prudent. Ca flambe. C’est l’arithmétique des hommes : c’est le calcul de Dieu ça. C’est contraire à toutes les règles de l’équilibre et de la sagesse humaine. C’est pas une méthode moderne. Ça risque de nous ramener à l’Église des premiers temps…
L’écho : Exactement.
Pour écho conforme :
Abbé Jean RODHAIN