Bethléem
Jean RODHAIN, "Bethléem", L’illustration, Noël 1949.
Bethléem
par l’abbé JEAN RODHAIN
Un golfe, un coucher de soleil, un désert : le voyageur désabusé étiquète finalement chaque nouveau paysage s’encadrant dans le pare-brise comme on classe les cartes postales. Cependant, pour joindre Bethléem par l’Orient le voyageur qui reprend la route des rois mages est accroché au bord d’un fossé par un signal insolite. Signal unique au monde -j’en appelle à tous les automobilistes - un carré blanc, barré d’une ligne bleue : « Niveau de la mer ». Et la route descend à pic. Elle plonge à 389 mètres en dessous du niveau de la Méditerranée jusqu’au fond de cette brèche du Créateur en colère : là où son poing s’enfonça sur Sodome et Gomorrhe, voici la mer Morte. Ce gouffre, ce sel, ce souvenir, sont la tragique introduction placée avant le lieu de la Nativité.
Bethléem est à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer : la montée depuis la mer Morte part de Jéricho à travers une gorge tantôt jaune et tantôt violette pour basculer brusquement en face d’un immense lustre saupoudré d’or : Jérusalem.
Jérusalem n’est qu’une déception. En ce lieu qui pourrait être le carrefour de trois religions, tout est division. Division des rues : de part et d’autre les sentinelles tirent à vue sur tout passant qui voudrait aller du quartier neuf au quartier vieux ; et le quartier neuf est celui qui est défendu par l’Ancien Testament. Division des cultes : on se dispute depuis des siècles, entre chrétiens, pour un tapis, une frange ou un quart de sacristie. Division des souvenirs : une accumulation de pâtisseries architecturales réussit à rendre la construction du lieu impossible au fidèle qui voudrait se représenter le Calvaire au lieu même du Calvaire.
Une des réussites de notre temps est d’ajouter encore à l’incohérence de ce lieu de contradiction : tout est faussé. Le Baedeker annonce : « Bethléem. 8.500 habitants ». mais en ce Noël 1949 ce canton, qui refusa une place à Marie et à Joseph, doit héberger 52.000 réfugiés. Ici, comme une grille de fer, la misère de notre progrès quadrille tout paysage : 800.000 humains, réfugiés sur Ies sables, pleurent leurs maisons et leurs champs.
« De Jérusalem à Bethléem : route goudronnée, 5 kilomètres ». Mais en 1949 elle mesure 17 kilomètres, et elle n’est plus ni goudronnée ni route. C’est le front de bataille qui oblige à ce détour, par une piste invraisemblable dans les monts de Juda, pour enfin parvenir au lieu incomparable.
Sable, cailloux, oliviers, herbe rare, pauvres maisonnées, voici enfin un paysage inchangé depuis deux mille ans. Beit Jala à l’entrée de Bethléem est resté le « champ des bergers ». Ici ils entendirent les anges chantant dans la nuit. Ici sont toujours des bergers et des moutons. Voici le long du sentier le cortège bien rythmé des femmes de Bethléem vers la fontaine.
Sans se souvenir qu’à la première croisade Tancrède et ses Francs, à la demande de la population, vinrent délivrer Bethléem avant le siège de Jérusalem, ces femmes portent encore Ie hennin des dames francques. Elles parlent presque toutes français.
Bethléem, malgré quelques bâtisses récentes, est resté le pauvre village oriental avec ses ruelles bousculées et son marché bariolé.
On m’a dit que sur la grotte il y avait une basilique constantinienne admirable, et autour un couvent de franciscains virevoltant avec obstination entre la tradition et le présent. C’est fort possible. Je n’ai pas bien regardé. II y a surtout la grotte, petite, étroite et sombre comme votre chambre un soir d’hiver.
Il y a dans cette grotte indiscutable, sur le roc, la merveilleuse inscription : Hic de Virgine Maria Jesus Christus natus est, sur une étoile d’argent.
Étoile si durement incarnée dans la pierre de ce monde qu’elle se réfracte sur toute pierre : carrière de Mauthausen, mur de l’usine ou pavé de votre rue, et pénètre à travers nos journées terrestres jusque dans la chair de chacun. Ici le Verbe fait chair a paru parmi nous.
Ce rocher de la Nativité est-il un granit ou un grès ? Qu’importe ? La création était facile : le néant est si docile. Mais reprendre en main la sculpture de l’homme, reprendre cette pâte et la pétrir aux touches de la grâce, et finalement, pour mieux lui montrer Ies prévenances de l’amour divin, en venir jusqu’à naître parmi ces pauvres hommes : voilà le secret de cette crèche et l’émerveillement de cette grotte. Elle attire les âmes inquiètes et inquiète les gens trop tranquilles. Actuellement sans touristes ni pèlerins, la crèche de Bethléem est une incomparable solitude. Solitude peuplée de millions d’humains s’interrogeant sur les combats qui les déchirent entre eux et en eux, pour finalement dans cette chambre petite, étroite et sombre qu’est leur âme s’agenouiller avec les bergers et les mages, en regardant vers la seule Présence, vers la seule Merveille : Bethléem.