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Accueillir les fragilités dans le travail

06 mai 2019
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ACCUEILLIR LES FRAGILITÉS DANS LE TRAVAIL

Par Jean-Charles Descubes,

Archevêque émérite de Rouen, président de la Fondation Jean Rodhain

 

 

Dans cet exposé qui m’a été demandé pour introduire notre veillée de réflexion et de prière à la veille du 1er mai, je me contenterai de quelques remarques sur le thème qui nous réunit, et qui vous sont d’ailleurs familières pour la plupart.

  1. SENS CHRÉTIEN DU TRAVAIL.

Lorsque nous lisons dans la Genèse que  Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme Gn 1 27), nous devons en déduire que le travail de l’homme et de la femme poursuit l’œuvre de Dieu puisqu’ils sont comme à sa ressemblance (Gn 1, 26). Je note en passant que Dieu est un, unique, mais que son image est deux, multiple. Dans sa lettre encyclique Laudato si’ le pape François, commentant les récits bibliques de la création, laisse entendre que c’est par l’activité des hommes et des femmes que Dieu crée puisqu’ils sont en ce monde signes de sa présence réelle. Par leur travail, il leur revient, comme aux premiers jours, de faire jaillir la vie et la lumière du chaos et des ténèbres. Le travail appartient à la condition originelle de l’homme.

Fainéants, les jeunes au chômage s’interroge la JOC ? Non : privés d’emploi. Plus encore qu’un moyen de subsistance, le travail est pour (les jeunes)  un lieu de quête de sens, de dignité, un lieu qui met en relation avec d’autres et permet de se sentir utile (Je travaille, donc j’existe ? Revue Projet, décembre 2017 n° 361).  

L’un des grands textes de réflexion de l’Eglise sur le travail est sans nul doute la lettre de Jean-Paul II Laborem exercens (dont un extrait sera lu au cours de la veillée). Elle a été publiée le 14 septembre 1981 pour le quatre-vingt dixième anniversaire de Rerum Novarum : « Le travail est avant tout pour l’homme et non l’homme pour le travail » (n° 6 ; allusion à Mc 3, 27).

L’homme est le sujet du travail qui a pour fin non seulement de produire un bien ou un service mais de lui permettre de se réaliser comme homme. Aussi doivent être rejetées toute condition de travail indigne et toute perspective de marchandisation de l’être humain. Ainsi se trouve également fondée la reconnaissance d’un droit au travail dont nul ne peut être exclu. La solidarité des travailleurs est nécessaire pour empêcher toute dégradation de la dignité humaine dans et par le travail. Aussi un effort spécial doit-il être entrepris en faveur des plus pauvres : personnes handicapées, non qualifiées, migrantes, etc.

Reprenant les invitations adressées par Jean-Paul II dans son Appel du 1er mai 2000 à l’occasion du Jubilé des Travailleurs pour « un coalition mondiale en faveur du travail digne », Benoît XVI précise qu’un travail humain est :

  • un travail choisi librement qui associe efficacement les travailleurs, hommes et femmes, au développement de leur communauté ; une entreprise est une communauté de personnes (un collectif de personnes et non des seuls actionnaires (Conférence de presse du Président de la République, 25 avril 2019) ; La Croix de ce jour note que le chômage a été l’oublié du Grand Débat ;
  • un travail qui permet aux travailleurs d’être respectés sans aucune discrimination ;
  • un travail qui leur donne les moyens de pourvoir aux nécessités de la famille et de scolariser leurs enfants sans que ceux-ci soient eux-mêmes obligés de travailler pour assurer leur subsistance et leurs études ;
  • un travail où il est possible de s’organiser librement et de faire entendre sa voix ;
  • (sans doute faut-il ajouter) un travail auquel on accède par une formation initiale adaptée et dans lequel on est accompagné dans une formation continue si on veut prendre acte avec réalisme de l’accélération des mutations techniques et technologiques ;
  • un travail qui assure aux travailleurs parvenus à l’âge de la retraite des conditions de vie dignes ;
  • un travail qui laisse un temps suffisant pour une vie personnelle familiale, sociale et spirituelle.
  1. ACCUEILLIR LES FRAGILITÉS.

Reconnaître ses fragilités :

Il n’y a pas une mais des fragilités :

  • fragilité physique : âge, métiers qui mettent le physique à rude épreuve (travaux de force, environnements agressifs, etc.), temps de trajet, efforts déployés au-delà de ses capacités,
  • fragilité psychique : incapacité de faire face simplement à ce qui doit être fait (burn out, au petit matin, en fin de journée, etc.) entrainant le corps dans une impuissance que l’on ne connaissait pas,
  • fragilité existentielle qui empêche d’accéder à une vie bonne où il y a place pour l’amour, le respect et l’estime ; si cette fragilité ou vulnérabilité est particulièrement ressentie dans l’enfance et la vieillesse, elle se diffuse au cours de la vie lorsque l’environnement social ou économique fait évoluer négativement les capacités de la personne.

La fragilité renvoie chacun à son rapport à la performance, c’est-à-dire à sa capacité de faire face à ses objectifs, d’être à la hauteur de ce qu’il attend de lui-même et des autres, et de ce que ceux-ci attendent de lui.

La fragilité renvoie chacun à ce que tous nous voulons quasiment tous passer sous silence : notre finitude.

Nous avons tendance à penser qu’être vulnérable (fragile) signifie être faible. C’est un mythe très répandu et très dangereux. Nous oublions vite l’histoire du petit David qui avec un caillou foudroya le géant Goliath (1 Sm 17). […] Nous avons tellement peur d’être fragiles (Diocèse de Valleyfield).

Etant un être humain, je ne suis pas tout, je ne peux pas tout. C’est agaçant, c’est frustrant, mais c’est notre humanité et également ce qui peut donner sens à notre existence et à nos réalisations si on sait l’intégrer (Sophie Girard et Jean-Olivier Allègre).

La fragilité ne doit pas être interdite. Elle ne doit pas non plus être romancée ; idéalisée. Encore moins vénérée. La fragilité EST (Diocèse de Valleyfield).

Une fragilité reconnue et assumée est une condition essentielle pour être pleinement homme et femme.

Accueillir les fragilités dans le travail :

J’ai été très sensible aux propositions du cercle Vulnérabilités et société, le 14 février 2019, dont plusieurs membres sont confrontés au handicap de personnes qui leur sont proches :

Les solutions innovantes passent par l’expérience d’une vulnérabilité préalable.

Il nous faut alors passer d’une culture de l’exception à une culture du commun pour que le statut de personne handicapée ne soit pas stigmatisant. Ce qui appelle un changement profond des manières de sensibiliser au handicap en entreprise et dans la fonction publique (et d’abord à l’école).

Et le 25 février, dans le cadre du Grand Débat, une rencontre de L’Arche en partenariat avec le même cercle Vulnérabilités et société a fait entendre la voix de ces « invisibles » qui ont peu l’occasion de faire valoir leurs arguments sur les questions de société et qui cependant par les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien mais aussi par la singularité de leur point de vue, peuvent contribuer à faire progresser l’ensemble de la société.

Je vous renvoie au reportage publié le 1er septembre 2017 sur le site des EDC Respecter la personne et la faire avancer. Il raconte comment dans les cuisines du Village Michelet, un foyer pour personnes déficientes en Meurthe et Moselle, une brigade d’une dizaine de cuisiniers s’affaire pour servir 150 repas chaque jour ; elle associe 4 salariés en entreprise adaptée, 6 travailleurs handicapés de l’ESAT (établissement ou service d’aide par le travail) de l’association AEIM Adapei 54 (aide aux adultes et enfants inadaptés mentaux) et 3 salariés de la Sodexo, société qui assure la prestation : prendre en compte la personne dans toutes ses compétences sans la juger.

Les fragiles, les vulnérables, les pauvres, ceux et celles qui au temps de la Révolution française étaient regroupés dans la catégorie des infortunés, ont le mérite de permettre à chacun quelle que soit sa situation sociale, de prendre conscience de sa propre fragilité alors même qu’il s’estime en sécurité dans une entreprise ou une société bien organisée.

Il revient à chacun, à la place qui est la sienne dans le monde du travail, de reconnaître ses fragilités pour accueillir les fragilités des autres

Ecouter les invitations du pape François :

Quelle illusion vit l’homme d’aujourd’hui lorsqu’il ferme les yeux face à la maladie et au handicap. Il ne comprend pas le vrai sens de la vie, qui comporte aussi l’acceptation de la souffrance et de la limite […] Le monde ne devient pas meilleur, parce que composé uniquement de personnes apparemment parfaites […] La manière dont nous affrontons la souffrance et la limitation est un critère de notre liberté de donner sens aux expériences de la vie, même lorsqu’elles nous semblent absurdes et imméritées. (Messe pour le jubilé des malades et des personnes handicapées, Place Saint-Pierre de Rome, 12 juin 2016).

(Je note en passant que, dans ce même discours, le pape s’élève également contre une discrimination au sein même des paroisses quand, estimant que les personnes handicapées ne peuvent pas comprendre le mystère de Dieu, elles sont exclues des sacrements. Dans l’Eglise, on accueille tout le monde ou bien personne).

Se référer à la pratique de Jésus :

Dieu est si puissant qu’il peut se faire faible. La grandeur de Dieu c’est sa fragilité (Benoît XVI).

C’est tellement inattendu et incroyable qu’il fut un temps où l’on nia l’humanité de Jésus (cf. Apollinaire au IV° siècle) et l’époque n’est pas si lointaine où par dévotion on considérait Jésus comme un homme tellement exceptionnel et parfait qu’il s’en trouvait déshumanisé de fait. Alors, la tradition catholique populaire, pour retrouver un minimum de tendresse et d’humanité s’en remettait aux saints.

Jésus est un homme fragile, brebis au milieu des loups qui finalement auront sa peau. Jésus a eu faim et soif, a connu l’épuisement de la route. Il a été malmené, critiqué, rejeté. Mais il laisse le témoignage d’avoir vécu cela avec succès. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme.

Quand Pilate dit « voici l’homme, ecce homo » sans le savoir il répond à la question : qui est l’homme ? qui sommes-nous ? Il fait œuvre de théologien. En Jésus, tout humain peut se reconnaître (Diocèse de Valleyfield).

Parce que Jésus est fragile, son regard est attiré par les petits, les pauvres, les malades, les moralement affaiblis, les prostituées ; et ils lui rendent bien. C’est la rencontre avec la personne fragile, l’exclu, qui constitue le cœur de l’Evangile et permet de le mettre en pratique et de le vivre nous-mêmes.

(Récusant des siècles où elle pensait, voire décidait, pour le monde, pour les femmes et les hommes qui l’habitent, sans doute le temps est-il aussi venu pour l’Eglise de prendre conscience qu’elle est fragile et qu’elle doit être fragile).

La fragilité est la voie royale et incontournable pour atteindre la plénitude de ce que je suis […] Ma force, c’est ma faiblesse, dit saint Paul (2 Co, 12, 9) (Diocèse de Valleyfield).

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Ce que la force ne peut pas, la fragilité le peut : elle est présence sans menace pour l’autre (Marie Balmary – Colloque de l’Institut catholique de Toulouse en 2009).

Ce qui donne de la valeur aux fragilités, ce ne sont pas leurs limites, c’est la place qu’elles laissent pour aimer  (Diocèse de Valleyfield).

Alors je terminerai avec une béatitude d’un évangéliste peu cité dans les églises puisqu’il s’agit de Michel Audiard : Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière.

30 avril 2019, Eglise Sainte Jeanne d’Arc à Rouen

 

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