Vous êtes ici

Un certain Lazare

21 août 2017
Print

Jean RODHAIN, « Un certain Lazare », Messages du Secours Catholique, n° 84, janvier 1959, p. 1-2.

Un certain Lazare

La promotion à la pourpre du Cardinal de Bordeaux m'a valu un séjour à Rome. Son Éminence le Cardinal Richaud préside en effet la Commission Archiépiscopale dont relève le Secours Catholique.[1]

J'ai donc représenté le Secours aux festivités de la remise du chapeau. Un consistoire secret, un consistoire public demeurent des stylisations symboliques, mais combien parlantes de ces "Conseils d'Administration de l'Église" des siècles anciens. C'est un signe de vie dans tout être que la faculté d'adaptation. Comme dans tout être vivant certains organismes dans l'Église s'adaptent, son administration se modifie. Les diaconies du VIe siècle ne sont plus exactement les diacres du premier siècle. Mais comme dans tout être vivant, des organes témoins subsistent. Ainsi, à côté du fonctionnement rajeuni des Congrégations romaines, le maintien des rites formels du Consistoire souligne le souci de l'Église de signifier la continuité de son travail et de ses traditions.

Le monde entier était singulièrement attentif à ce premier Consistoire d'un Pape nouvellement élu. Au début de l'audience que Jean XXIII voulut bien m'accorder le jour même du Consistoire, je crus opportun de rappeler avec reconnaissance tout ce que l'Aumônerie des Prisonniers et le Secours Catholique débutant avaient reçu à Paris de sa bonté autrefois, le Pape m'interrompit avec vigueur : "Mais Nous n'avons pas changé". La visite aux hôpitaux de Rome et à la prison au soir de Noël ont prouvé au monde entier combien l'ancien Nonce à Paris n'a pas changé et reste soucieux d'une charité paternelle, présente et directe.

Ancien Nonce à Paris : ce titre revient sans cesse dans les propos des étrangers. En effet, parmi les papes précédents nous trouvons trois anciens nonces en Allemagne[2], mais pour retrouver un nonce à Paris accédant au Souverain Pontificat, il faut remonter à Urbain VIII[3] : le fait ne s'était pas produit depuis 350 ans. Cela vaut la peine de le mentionner...

Mais les cérémonies du Consistoire permettent aussi des rencontres. Le Secours Catholique français avait pendant le drame hongrois été magnifiquement aidé par l'Archevêque de Vienne. La Cité-Secours de Lourdes avait récemment l'honneur d'héberger pendant 8 jours l'Evêque de Berlin avec ses pèlerins. Nos services travaillent depuis plusieurs mois avec l'Archevêque de Varsovie pour la reconstitution des bibliothèques des Séminaires en Pologne. Il n'est donc pas inutile de rencontrer longuement ces trois nouveaux cardinaux : LL. EE. Koenig (Vienne), Doepfner (Berlin), Wyszynski (Varsovie). A les entendre, on sent palpiter sur le vif la vie même de l'Église

Mais il n'y a pas que les Cardinaux. Il y a leur suite. A qui veut écouter et regarder, les coulisses d'un Consistoire présentent une extraordinaire occasion de contacts avec des spécialistes de tous les continents. Une confidence d'un homme vrai surpasse la lecture d'un volume. Le témoignage d'un apôtre usé sur les sommets de la Bolivie a plus de prix que bien des enquêtes sociologiques.

A chaque voyage romain, je reviens ainsi un peu plus documenté sur le relief de ce monde. Je ne parle pas de Rome qui est un monde pour l'archéologue préoccupé de situer chacun des monuments romains dans les multiples stratifications des civilisations successives. Je ne parle pas du monde entier tel que le voient les géographes sur la mappemonde ronde. Je ne parle pas du monde entier tel que le découpent les économistes avec leurs graphiques, calibrés en millions de tonnes pour l'acier produit et leurs colonnes rouges ou noires pour le nombre d'autos par cent habitants. Non, je rêve d'une autre carte à faire. Je rêve d'un géographe ou d'un miniaturiste ou plutôt d'un petit génie (ou un grand à la rigueur) qui saurait, sur une planisphère, sur un vaste plan du monde représenter chaque pays comme Dieu le voit, avec son altitude, avec sa grandeur, avec sa propre richesse au sens humain, naturel et surnaturel du mot .

S'il s'agit de la richesse en or, par exemple, les statistiques permettraient assez facilement de faire figurer des monticules nationaux. De l'avis de tous les banquiers, le pays dont les particuliers (je ne dis pas l'État) détiennent le tonnage le plus considérable, vous le connaissez, c’est le nôtre : sur ce plan, la France serait représentée déjà par une montagne prédominante...

S'il s'agit de la fertilité, de la nourriture absorbée[4], du vin consommé, ici encore, en comparaison avec les steppes arides de l'Amérique du Sud, en comparaison avec les menus des repas aux Indes, avec les calories dont se contentent les deux tiers de l'humanité, la France verrait sa montagne d'abondance renforcer son altitude écrasante. Certes, chez nous, cette richesse globale est mal répartie, et je sais aussi bien que vous tant de quartiers populaires aux menus anormalement courts. C'est exact. Mais si je compare - et il ne s'agit que de comparaison - ou bien il est question de richesses relatives, et alors il est évident que la France est parmi les plus riches, ou bien il est question de misères relatives, et alors il est aussi évident que la France, misérable sous certains aspects, est finalement parmi les moins misérables.

S'il s'agit de données non comparables à ces statistiques matérielles, je vais demander à mon cartographe de figurer aussi sur ma planisphère en relief, l'altitude des nations sur le plan surnaturel. Dieu seul le sait, bien sûr. Mais il saute aux yeux du moins surnaturel des observateurs qu'il est tout de même possible de faire en ce domaine des comparaisons non point quant… aux mérites mais peut-être quant aux responsabilités.

Primo : quels sont les pays du monde où les fidèles ont à leur service le plus de prêtres ? Au Brésil, il y a 1 prêtre pour 100.000 habitants. En France, 1 pour 725. Le bloc Espagne-Italie-Allemagne-Belgique-France possède la plus haute densité sacerdotale. En représentation volumétrique, la pyramide France dépasserait en altitude la moyenne de tous les continents...

Secundo : quels sont les pays du monde où le christianisme est implanté depuis 20 siècles ? où le bilan des Saints canonisés est le plus fort ?

Ne parlons pas de ces chrétientés de Carthage, ou de Corinthe autrefois opulentes et rayonnantes de leurs Augustins et de leurs martyrs. Mais on compte sur les doigts d'une seule main dans le monde, les nations où le christianisme a été fondé derrière les pas du Christ, et où les fidèles sont - inconsciemment - imprégnés d'une hérédité de chrétienté. Et ici, de nouveau, voici la France au sommet.

Au sommet. C'est une position gênante. Gênante, car un sommet fait penser à une auréole, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit, au contraire. Gênante, car mille lecteurs vont me citer des faits indiscutables de pauvreté matérielle et spirituelle évidente en France. Oui, mais nous sommes tous solidaires dans le péché comme dans le patrimoine. Le pauvre matelot dans l'équipage du transatlantique, participe à la stabilité et au genre de vie de ce géant, et il sera regardé comme tel par le pilote du frêle esquif qu'il écrase de sa masse.

Vous me direz que le jour où l’État annonce l’austérité est mal choisi pour traiter ce sujet. Vous me direz que ceux auxquels cette perspective des inégalités doit être prêchée ne sont justement pas lecteurs de « Messages ». Je vous renvoie au texte de Pie XII comparant les chrétientés anciennes à celles d’Afrique et proclamant la nécessité de prêcher cette évidence : « La pauvreté des uns, même les moins riches, est une relative aisance auprès du dénuement des autres.[5]»

Placés à n’importe quel niveau de notre monticule France, aux richesses diverses, nous sommes responsables par rapport aux peuples innombrables qui n’ont ni nos jardins, ni notre culture, ni nos cathédrales, ni cette hérédité.

Au sommet de cette pyramide, nous sommes devant le Souverain Juge comme celui qui avait tout et ne s'en rendait pas compte, tandis qu'à sa porte, au pied de la pyramide, sur la dernière marche de l'escalier un certain Lazare…

Après avoir entendu les confidences des missionnaires (cf. page 7) je reste obsédé par l’appel de ces milliers de Lazare au moment où le Secours Catholique doit amplifier son travail en Afrique.

Le Secrétaire général

Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Association régie par la loi de 1901, le Secours Catholique est administré par un conseil laïque de vingt membres (cf. liste p.10). Le secrétaire général y est mandaté par l’assemblée des cardinaux et archevêques. Il assiste aux séances du conseil, mais n’y a pas droit de vote.

[2] Alexandre VII, nonce à Cologne (1639), Léon XII, nonce à Cologne (1786), Pie XII, nonce à Münich (1917) et à Berlin (1925).

[3] Urbain VIII, nonce à Paris (1606).

[4] Avec 53 kilos par an, le français est le plus gros consommateur de viande d’Europe.

[5] Pie XII. Encyclique Fidei Donum. 21.IV.1957.