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La table

10 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « La table », Messages du Secours Catholique, n° 16, février-mars 1951, p. 1.

La table

Dans ce gros bourg mi‑commerçant, mi‑industriel, la réunion se tient ce soir dans la salle d'œuvres. Sur la cheminée, un trophée ébréché provenant de la société de gymnastique, lorsqu'elle existait encore. Au mur des photos de drames en trois actes avec des perruques remarquables. Au fond, un bloc verdâtre qui a dû être autrefois un billard. Le tout saupoudré de poussière avec la ferme odeur de quelques chats malades. Bref, le type de la salle d'œuvres infidèle. Je dis infidèle, car cette poussière lamentable cache généralement des secrets de sacrifices et des générosités de deux générations d'admirables paroissiens.

Cette réunion est assez anormale : on a convoqué les responsables des oeuvres charitables des trois paroisses à l'occasion du passage d'un délégué du Secours Catholique. La dame de la Ligue, fourmi industrieuse et active, comme partout, voisine avec le militant ouvrier qui piaffe d'impatience pendant l'exposé du délégué.

La dernière rangée est occupée discrètement par les religieuses gardes-malades.

Après un petit silence fait de gêne et de discrétion, chacun est finalement contraint d'exposer son action. On découvre des trésors.

« Il y a deux ans, nous avons acheté six fauteuils roulants à la disposition des infirmes de toute la ville.

Stupeur de l'assistance.

‑ Servent‑ils ?

‑ Quelquefois.

‑ Les autres oeuvres savaient‑elles qu'elles pouvaient les emprunter ?

‑ Non. »

Cinq fois la scène se répète : les oeuvres de la ville font connaissance.

Vers dix heures du soir, invité à définir une fois de plus le Secours Catholique, je me contente d'une seule question.

« Combien de fois, pour mettre en commun vos possibilités, pour accorder vos calendriers d'activités, pour confronter enfin vos distributions aux mêmes bénéficiaires, combien de fois par an, vous réunissez-vous ainsi autour d'une table ?

‑ Jamais. C'est la première fois. »

Si le Secours Catholique ne servait qu'à vous fournir cette table, et à provoquer autour d'elle cette réunion de coordination, il serait très fier de ce bilan.

J'en suis à ma cent-cinquantième réunion de ce genre aussi bien au Nord qu'au Midi.

Il y a en France 37.000 oeuvres charitables, c'est‑à‑dire beaucoup trop, mais personne n'ose le dire.

Il y a en France un fourmillement incroyable de bonnes volontés. Il suffit d'expliquer une misère pour provoquer une authentique fermentation de charité.

Mais ce n'est pas seulement sur le plan international qu'il manquait une coordination : sur le plan local, c'est, la plupart du temps, une nouveauté dans ce domaine‑là.

Et ce domaine‑là n'est pas une spécialité parmi un mécanisme. C'est un tissu, c'est la tunique sans couture de la charité, c'est la trame où plus que sur celle de Véronique bouge la figure du Seigneur : on ne Le reconnaîtra que si cette trame n'est point déchiquetée.

Lentement, pour mieux tisser ce tissu, le Secours Catholique apporte ici et là cette « table » autour de laquelle on prend contact : on se réunit et on coordonne la trame et la chaîne.

Cette « table » est moins visible que les tonnes de colis distribués. Mais elle est plus importante.

Aidez‑nous dans ce travail.

Merci.

                                                                       Jean RODHAIN

                                                                      Prêtre