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La place vide

12 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « La place vide », Messages du Secours Catholique, n° 52, octobre 1955, p. 1.

La place vide

En voisin, je suis intervenu pour qu'il bénéficie des allocations dont il ignorait l'existence. Peu à peu j'ai réussi à déclencher pour lui et ses enfants, tous les rouages permanents prévus par la justice sociale.

A ce voisin, j'ai même, par mes démarches, obtenu finalement un logement, qu'il n'aurait pas été capable de négocier seul. Et pour son jardin, je lui ai donné des greffes prélevées sur mes chers rosiers. C'est de la philanthropie, très normale en ce XX° siècle, et j'ai vu cet homme peu à peu réconforté et même épanoui par mon amitié toute désintéressée.

Pendant la maladie de sa femme j'ai apporté régulièrement des fleurs et des oranges. Mais alors que ce soir un télégramme vient de lui apprendre la disparition de son fils dans un pays lointain, je ne sais que faire avec des oranges ou des fleurs.

Et de voir ce vieil homme, nouvellement vieilli en une seule nuit d'inquiétude, et de l'entendre se soucier devant son crépuscule qu'il mesure avec clairvoyance, je me trouve aussi embarrassé du mécanisme des lois sociales que de mes cadeaux et de mes phrases qui tournent court.

Institutions, techniques, cadeaux, réussites de charité, que vous voici essoufflés et muets devant cette misère-là. Et à cette misère-là aucun humain depuis des milliers de siècles n'a jamais échappé. La crise du logement est locale. La poliomyélite est récente. Chaque misère est limitée. Mais celle-ci est implacablement universelle. Aucun colosse, aucun médecin, aucun surhomme, ni mon voisin, ni la femme la plus délicieuse, ni le héros le plus robuste, personne n'échappe finalement à cette déchéance de sa propre agonie. Alors à ce moment les formules faciles sont pires que des fleurs fanées. Ne pouvant plus rien pour son corps, ma charité matérielle défaille, si ce « partant », je ne sais pas l'aimer d'une autre charité. Une charité qui, échappant aux limites du colis et de la philanthropie, dépasse le matériel et l'humain. Une charité qui enjambe la frontière de l'au-delà. Une charité qui, enracinée en Dieu, porte à ce voisin une sève venant du Christ. Une charité qui voit en ce voisin le Seigneur présent en lui. Une charité, les mains vides peut-être enfin, mais le regard et le cœur rempli d'éternel. Une charité, qui est la Charité. C'est la vertu, la véritable vertu de Charité.

Ai-je cette Charité-là ?

« Le Christ, c'est le pain partagé », cela veut dire que le partage du pain rapproche du Christ.

Cela veut dire aussi que si le Christ n'est pas présent finalement au milieu de la table, ce pain partagé n'est plus alors qu'un vulgaire repas. Un repas utile, bienfaisant, mais laissant une certaine faim, et avec une certaine place vide.

Fraternité, philanthropie, bienfaisance sont des étapes. Comme les mains jointes prédisposent à la prière, elles acheminent vers Celui qui est Charité. Mais le Seigneur seul est Charité. Et ce n'est qu'en Lui, finalement, que, le « pain partagé » est une nourriture fraternelle. Il est le pain vivant...

                                                                                  Mgr Jean RODHAIN

 

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