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Pourquoi une journée nationale

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Pourquoi une journée nationale ? », Brochure de la Journée Nationale 1962, p. 3-4.

Pourquoi une journée nationale ?

La cousine Irène touche à tout.

Elle vient enfin d'obtenir de l'oncle curé ce vieil antiphonaire du XIV° siècle qu'elle guettait depuis longtemps. De la sacristie, ce trésor n’est donc passé à la lingerie. Avec des ciseaux, un fer à repasser et de la colle, la douce et stupide Irène débite maintenant des abat-jour en parchemin fort réussis qu'elle revend au bazar du village. Ce soir, la fille du charcutier pourra siroter les confidences de « France-Cœur » sous une lumière tamisée par une antienne de Noël ou un alléluia du Temps Pascal. Cela me rend furieux car c'est un détournement d'intention : le moine qui a travaillé ces lettrines admirables n'avait pas travaillé pour ce massacre.

Il y a ainsi des maniaques qui détraquent un microscope ou une horloge pour en utiliser les rouages à des bricolages : ces outils gâchés me fendent le cœur, je les entends pleurer : ce sont des péchés contre la beauté du travail bien fait. C'est aussi triste que ces arbres taillés en forme d'urne funéraire ou que ces lions du désert enfermés en cage : c’est un détournement de la création.

Ce gâchis commence d'ailleurs avec les intentions candides des naïfs qui oublient seulement le but d'un outil ou d'un ouvrage, ou d'une œuvre.

J'ai le même pincement au cœur, je l'avoue, lorsqu'on essaye avec de naïves intentions de massacrer une réalisation qui fonctionne normalement.

Cette Cité-secours aménagée pour les hommes à reclasser fonctionne normalement. Le Gribouille qui la découvre propose aussitôt d'y reloger douze familles, et il hurle à la dureté de cœur devant mon refus. Il ne songe pas un instant que ses dortoirs ne sont pas équipés pour des femmes et des enfants. Et que, transformer cette série de bureaux en appartements serait la mort du service social qui chaque semaine remet au travail les centaines d'hommes transitant en ce dortoir.

Cette paroisse a des ornements défraîchis ? Gribouille prétendra que le Secours Catholique ayant fait une bonne quête pour la faim en Afrique, devrait bien en distraire une part en faveur des chasubles paroissiales ; Dieu premier servi : pourquoi laisser l’autel si négligé ? Et il faut expliquer à ce Gribouille qu'une ruche ne travaille qu'avec un plan et un ordre et qu'en papillonnant partout la ruche devient sans miel.

Ce missionnaire retourne au Congo où sa vocation et ses supérieurs l'ont conduit. Pendant son congé au pays combien de conseilleurs lui ont assuré qu'il ferait mieux de se consacrer à la banlieue ouvrière ou bien de sauver telle paroisse rurale. Chacun se prend pour le Saint-Esprit et chacun rebâtit l'Église et le monde à sa guise. Chaque sacristain n'a-t-il pas sa petite idée à lui sur le Concile ?

Et tandis que les passants déplacent tour à tour et le meunier et son fils, et leur âne, le laboureur volontairement sourd à leurs incessants babils, s'accroche obstinément à son droit sillon.

On peut disperser mille pierres dans mille paroisses : cela ne leur servira à rien. Mais ces mille pierres cimentées ensemble à Lourdes, cela fait une Cité-Secours.

On peut fonder chaque matin une nouvelle œuvre. C'est facile et cela séduit les curieux toujours amateurs de nouveauté. Mais se résigner inlassablement à être la table réunissant les cinq ou six œuvres valables pour harmoniser leur travail au service des pauvres, c'est peut-être monotone, mais autrement efficace.

On peut sonner aux portes à tout instant et collecter pour 36 choses et 37 causes. On peut aussi ne quêter qu'une seule fois par an et préciser le but exact de cette Journée Nationale du 18 novembre.

On peut frémir d'émotion chaque semaine devant un besoin nouveau, un remède imprévu, et nous sommer, au nom de la Charité, de lancer une campagne ou de signer une pétition. Il n'y a qu'à ouvrir un quelconque journal : ses colonnes découvrent chaque matin ou le cancer, ou la misère de Cuba, ou l'enfant mal adopté, ou la pilule-qui-arrangera-tout. C'est un carrousel quotidien de fumées éphémères. Pendant ce temps-là, l'ingénieur reste dans son laboratoire, le chirurgien s'attache à son labeur et la petite sœur infirmière veille, soigne et lave le paralytique monotone. Ce sont eux qui nous donnent des leçons.

« Savoir faire avec des vues d'Églises des choses précises, et d'abord petites, c'est le secret de faire grand » : cette consigne de S.S. Jean XXIII au Secours Catholique[1] oblige à éliminer les projets imprécis et les desseins gigantesques.

Rester à sa place et tenir sa place.

Un outil ne produit que manié par une main obstinée.

Un outil ne sert que si on ne le détourne pas de sa destination. Il faut du temps pour que l'ouvrier l'ait bien en main. Mais il n'y a rien de plus beau que le mariage de la main et de l'outil. L'outil peut être usé et la main calleuse. Mariés l'un à l'autre, ça enfante un travail dur, un travail sûr.

Mgr Jean RODHAIN.

 

 

[1] Audience du 24 juin 1959. Texte dans Osservatore Romano du 26 juin 1959.