Vous êtes ici

Cent millions de Lazare

30 août 2017
Print

Jean RODHAIN, « Cent millions de Lazares », Messages du Secours Catholique, n° 173, avril 1967, p. 1-2.[1]

Cent millions de Lazare

Un aveugle. Des paralytiques. Une fillette handicapée. Un débiteur insolvable. Une veuve sans le sou. Un homme sortant de prison...

Voilà des « cas » dont Messages propose à ses lecteurs, chaque mois, la liste douloureuse. Auparavant nous avons éliminé les cas douteux et orienté vers les bureaux compétents ceux qui relèvent directement de l'aide sociale.

Il reste les autres. Et chaque mois, des milliers d'entre vous, saisis par l'authenticité de ces cas, nous envoient pour les sauver, d'efficaces bouées de sauvetage. Merci.

Mais certains lecteurs font des objections : « Au lieu de lancer des bouées, disent-ils, il vaudrait mieux construire un navire. Au lieu de se disperser auprès de cas isolés, il est urgent de créer des structures. Le temps de la Charité individuelle est passé... »

On connaît l'objection. Mais cette objection est d'abord une vraie question. Je dirais même qu'elle est « la » question d'actualité. Alors regardons-la de près.

Certes, il serait facile de prouver que ces «  cas » n’absorbent pas plus d'un pour cent du budget. Que 99% de notre activité porte sur l'aide au développement et se réalise par un travail dans les structures locales ou mondiales. Que la découverte d'un « cas » bien étudié éveille une inquiétude chez le découvreur et le conduit, plus sûrement qu'une conférence de théologie morale, à saisir son devoir vis-à-vis de la société.

Non, je ne cherche pas d'arguments. Je veux me mettre à la place de celui qui s'étonne de l'évocation de ces cas. Et avec lui je me pose la même question : Dans les structures, quelle est l'importance de ces cas ? Dans les statistiques d'ensemble, quel chiffre, si infime soit-il, marque-t-il la place de ces cas ?

J'aime les chiffres, justement.

Si on m’annonce qu'il y a « beaucoup » de monde dans la salle, je me méfie et j’interroge : combien de personnes ? Mille, ou cent, ou cinquante ? Généralement celui qui a annoncé « beaucoup » est incapable de chiffrer. Je l'envoie compter. Et quand il revient me dire, assez penaud, qu'il a dénombré deux cent douze personnes, dont soixante-trois enfants, je sais alors, puisque c'est une salle de deux mille places, qu’il n’y aura pas « beaucoup » de monde ce soir pour ma conférence. Il n'y a rien de tel que les chiffres.

Des chiffres. J'ai donc voulu chiffrer ces « cas » sur le plan mondial. J’ai voulu consulter les statistiques. Combien, dans le monde, d'aveugles ? d'infirmes ? de prisonniers ? de chômeurs ? Quelle est la population totale de tous les bidonvilles du monde entier ? J'ai fait travailler une équipe de documentalistes. Ils se sont lancés vers les meilleures sources de renseignements : l’O.N.U., l’Organisation Mondiale de la Santé, l'UNESCO, etc.

Leurs recherches durent depuis un an. Et j'ai sur mon bureau les réponses successives. Presque toutes commencent par une phrase identique : « Nous regrettons de ne pouvoir vous donner de chiffres. Pour les catégories qui vous intéressent, nous ne possédons que des renseignements fragmentaires provenant de quelques pays seulement... ».

Ainsi, on peut me fournir des renseignements sur les réserves d'or mondiales, avec chiffres à jour pour chaque pays; ou sur le tonnage de la production du sucre et de l'arachide. On peut me donner les statistiques mondiales des ingénieurs, des marins ou des religieuses cloîtrées. Il y a des annuaires avec le nombre de chars, de bombardiers et de sous-marins. On me procurera, sur-le-champ, le kilométrage de films produit par chaque pays avec la fortune en dollars de chaque vedette.

Mais pour la misère humaine, rien.

J'entends bien que pour tout ce qui touche de près ou de loin au commerce, on me fournira des statistiques sur les salaires, par exemple, ou sur la quantité de calories consommées par habitant. Avec ces chiffres, complétés par ceux de la durée de vie, on arrive à un premier bilan du niveau social relatif d'un pays par rapport à un autre.

Mais aux U.S.A., ce pays des plus hauts salaires et du record des calories, j'entends son Président dévoiler à ses compatriotes une découverte inattendue : le pourcentage incroyable des « cas » sociaux insolubles révélés par une récente enquête. S'il y a déjà cette densité au pays des dollars et des vitamines, qu'est-ce que cela doit être dans les pays moyens ou sous‑développés ? Or ici ‑ pour ces deux milliards d'hommes ‑ pas de statistiques, pas de pourcentage, pas de chiffres.

Cette carence de chiffres semble à peine croyable à l'époque des ordinateurs. Vous croyez que j'exagère ? Alors faites une petite expérience. Quittons le plan mondial pour le plan local. Allez trouver à brûle-pourpoint un responsable ‑ laïc ou ecclésiastique ‑ de votre région et, sans lui laisser le temps de téléphoner, posez‑lui la question : Ici, combien d'aveugles ? de paralytiques ? de ménages brisés avec enfants à l'abandon ? de familles aux abois parce que le père est en prison ou incapable ? Soyez beau joueur : le premier moment de surprise ‑ muette ‑ passé, laissez à votre interlocuteur le temps de téléphoner, de consulter un fichier.

Je vous parie que l'interpellé, capable de se procurer pour sa région les statistiques exactes relatives au tourisme, au dernier scrutin électoral, au nombre d'autos, capable de vous fournir le chiffre des abonnés au téléphone et même celui des «  pratiquants » paroisse par paroisse, ne parviendra pas à vous donner le seul chiffre que vous lui réclamez : celui des « cas ».

Ne triomphons pas. Ce chiffre, vous ne le saviez pas. Et moi non plus.

Il n'est pas étonnant que la page des statistiques mondiales soit blanche, puisque localement la page est vide. On sait tout sur les bruits de la ville et rien sur le bidonville. On n'a jamais fait attention. On a oublié de regarder sous l'escalier. Il y avait là des « cas ». Ils s'appelaient Lazare...

S'il n’y avait qu'un cas. La paroisse l’aurait résolu ‑ et effacé ‑ en lui donnant un emploi de balayeur à l'école libre. Et du même coup on aurait étouffé le problème.

Mais le pourcentage des cas, répété à l'échelle nationale, puis mondiale, nous dévoile un milliard de Lazare qui nous regardent.

Cela veut dire qu'il faut étudier ces catégories de misères qui sont sous l'escalier, en dehors. En dehors de la société. Et en dehors de l'Église.

Cela veut dire qu'il faut changer nos méthodes. Ces millions de cas n'ont pas de syndicats ni de représentants. Ils ne sont pas localisés dans une « classe », ils sont dans toutes. Ils comptent sur nous. Il n'y a pas des « cas » à expédier. Il y a un ensemble à plaider devant la Société. Et devant l’Église.

 

Un aveugle[2], des paralytiques[3], dix lépreux[4], une fillette handicapée[5], un débiteur insolvable[6], une femme bannie de son quartier[7], une veuve sans un sou[8], deux voleurs à l'agonie[9]. Je les reconnais : ce sont des «  cas ». Mais quelle série ! Quelle place dans l'Évangile ! Quelle densité à chaque page ! Quel entourage autour de Vous, Seigneur ! Et quand on veut savoir où Vous trouver, aussi sûr qu'avec un radar, c'est au milieu de cet entourage-là qu'on Vous rencontre, Seigneur Jésus ?[10]

 

                       

                                                                                                                      Jean Rodhain

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 155-159. (note de l'éditeur)

[2] Marc VIII, 22‑26

[3] Mat. IX, 1‑8.

[4] Luc XVII, 9‑11.

[5] Mat. XV, 21.

[6] Mat. XIX, 23‑35.

[7] Joa. VII, 53 ‑ VIII, 2.

[8] Marc XII, 41‑44.

[9] Luc XXIII, 33.

[10] Dans Charité à géométrie variable, le texte se termine ainsi : « Et quand on veut savoir où Vous trouver, aussi sûr qu'avec un radar, c'est au milieu de cet entourage‑là qu'on Vous rencontre. N'est‑ce pas votre "milieu de vie", Seigneur Jésus ? En mer, sur la route de saint Paul, face à Pile de Cnide (Actes XXVII, 7). » (note de l'éditeur)