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La rose et l'herbier

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « La rose et l'herbier », Messages du Secours Catholique, n° 150, mars 1965, p. 1.[1]-[2]

La rose et l'herbier

Ma mère aimait les roses. Chaque été, pour sa fête, nous remplissions sa chambre avec de grands bouquets naïfs.

Une année, notre aîné, que ses diplômes avaient rendu sec comme un herbier, au lieu d'un bouquet, offrit à ma mère un livre de botanique. « On y explique les roses », déclara-t-il.

Pour la première fois, je vis ma mère regarder notre aîné avec ces yeux inquiets des mères, plus clairvoyantes que tous les médecins quand il s'agit de leur enfant malade.

Depuis lors, j’ai toujours préféré, aux explicateurs, les jardiniers…

Ne vous laissez pas intimider.

Ce maçon bâtissait. Son pilier, pierre sur pierre, se dressait. En bas, sur le chantier, le chapiteau était déjà préparé. La voûte, avant l’hiver, se poserait.

Le scribe vint à passer : « Dieu n'a pas besoin de ce pilier triomphal. Nous sommes à l’époque du dialogue et de la pénétration ». Telle fut sa sentence.

Mon maçon avait la main rude pour manier le ciment et l’œil exact pour estimer le niveau. Mais il avait le cœur faible devant les sentences promulguées. Après le passage du scribe, mon maçon perdit son tour de main pour tailler la pierre et son assurance au sommet du pilier. De ce jour, on cessa de chanter sur le chantier. Et l'on raconte aujourd'hui que c'est par le fait d'un seul scribe que la cathédrale demeura inachevée...

Chaque semaine, celui-là s'en allait porter un colis au paralytique, en son grenier. Un Docteur de la Loi le retint un soir dans l'escalier : « Foin de cette charité aumônière. En ce siècle de justice sociale, ce sont les Institutions qu'il faut pénétrer ». Et depuis lors, mon visiteur est dans l'incertitude pour trouver une ligne de conduite tandis que mon paralytique possède, lui, une certitude : il est, depuis ce jour, privé de visite.

Qu’ils ne se laissent donc pas intimider par les scribes, ces millions de simples gens dont les gestes discrets sont le trésor secret de l’Église au service des pauvres.

Ne vous laissez pas diluer.

Le noviciat de la Maison-mère se vide peu à peu. Du coup, chaque année, on ferme un des hôpitaux desservis par la Congrégation. J’interroge : « y a t-il persécution ? Est-ce la faute des Francs-Maçons comme en 1902 ? Ou des lois laïques ? »

« Non », me répond la Supérieure, « il n’y a nulle persécution, le responsable est connu. Il y en a cent. Ils ont tous la même méthode. Ils prêchent uniquement la pénétration du milieu. Il faut se diluer dans l'eau pour la colorer. Il faut entrer dans le monde pour le changer. Aussi, toute les vocations soignantes se détournent de nos pauvres malades. C'est exactement comme si on disait aux médecins : Quittez votre blouse et votre chirurgie, devenez malades pour mieux comprendre le malade, devenez « médecins-malades » et n'y aura plus besoin d'hôpitaux...»[3].

C'est un langage de Gribouille. Car, si je me dilue, je m’anémie. L'anémie ne rayonne pas. Je répands mon sang dans la baignoire : j'ai coloré l'eau, mais moi j'en crève. Ce n'est pas une méthode.

Le sel, une fois dilué, s'affadit : c'est dans l'Évangile (Luc, XIV, 34-35).

Dans mon village, je n'ai que faire d'une bouillie colorée d'influences excellentes, j'ai besoin de spécialistes :

Pour ma porte d'entrée, je veux trouver un bon serrurier.

Pour appliquer la loi sur les logements, il me faut un secrétaire de mairie compétent.

Pour ma voisine infirme, j'ai besoin d'une sœur infirmière qui sache ce que ç'est qu'une infirme acariâtre.

Pour mes dernières heures, j'entends appeler non un professeur d'économie politique, ni un expert en droit syndical, mais un prêtre de Dieu qui saura me parler de Dieu.

Ce qui rayonne, ce n'est pas la dilution, c'est le cristal.

Ce qui marque un village, ce n'est pas le troupeau, c’est la personne.

Ce qui nous forme, ce n'est pas le théorème, c'est la présence.

Et qu’on ne me dise pas que je suis cantonné dans les mesquines limites de ma petite paroisse rurale : sur le plan international, c'est cent fois plus évident, cent fois plus criant que sur le plan paroissial. L'influence y est fonction de la présence.

Être présent, cela veut dire représenter un travail, des réalisations, des services. Tout le reste, c'est du vent. On peut discuter, dans un congrès cantonal, sur les modes possibles d'influence. Mais à une réunion internationale où se décident les problèmes mondiaux des Migrations ou de la Faim, ce qui pèse, c'est l'existence d'une organisation accréditée par un réel travail.

Qu’ils ne se laissent dons pas déconcerter, ni éblouir, ces humbles, qui, sans calculer, servent leur prochain exactement, minutieusement, obscurément.

Certes, dans ce monde qui évolue, il faut sans cesse s'adapter. On ne sera jamais assez attentif aux structures mouvantes de la communauté humaine : « On ne met pas du vin nouveau dans des outres vieillies » : voilà bien la recette de l'adaptation. Mais 2000 ans après la publication de cette recette (Matt. IX,17), le vin provient encore du cep, et du raisin et du soleil. C'est une constante. Et le vigneron de l'âge atomique travaille, souffre, enfante et meurt exactement comme il y a 2000 ans : l'homme aussi est une constante.

Le vigneron aura beau vivre dans un milieu plus évolué, voter dans un État plus civilisé, agir dans des Institutions toujours mieux structurées, il reste un homme, donc sensible aux présences, aux témoignages, aux réalisations : la bouteille a remplacé l'outre vieille, mais en fait de vignoble et de vin, le vigneron ne s'en laisse pas conter.

La présence passe avant la propagation.

Le témoignage dépasse les discours.

La réalisation surpasse toutes les explications.

J’ai dans ma bibliothèque un traité des rosiers. Je le consulte parfois. Mais j’ose avouer que je lui préfère encore mon vieux jardinier qui s’avance le soir, au fond de l’allée, avec un frais bouquet de roses à peine écloses…

Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : Les cahiers de l'école d'Hulst, avril 1965, Versailles, pp.5-8 ; et dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 161-164. (Note de l’éditeur)

[2] On trouve quelques critiques à cet article et les réponses de Sidoine dans : "Le carnet de Sidoine", MSC, n°151, avril 1965, p.2. (note de l’éditeur)

[3] Ce réconfort apporté aux humbles serviteurs ne comporte aucune méfiance vis-à-vis des authentiques théologiens. Voir texte : « un colis ou des structures ? ».

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