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Des miettes

13 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « Des miettes », Messages du Secours Catholique, n° 72, novembre 1957, p. 1.

Des miettes

ROME. Ce Congrès Mondial de l'Apostolat des Laïcs fut une mine d'enseignements. Au sommet, ce discours du Pape où chaque paragraphe est un programme. Et puis, émergeant d'un épais torrent de conférences, quelques idées, quelques présences, quelques images.

Cette réhabilitation éclatante des activités charitables d'abord. Ce magnifique Congolais drapé dans son pagne vert et or, présidant la séance d'ouverture et « donnant la parole à un vénérable cardinal romain. Ces militants orientaux et africains intervenant avec véhémence, donnaient le panorama exact d'une nouvelle jeunesse de cette Église toujours patiemment attentive aux nouveaux arrivants.

Dans les couloirs, les experts ne manquaient pas, ni les spécialistes, ni même les prophètes. Parce que le délégué de Hong-Kong arrivait en 24 heures d'avion, parce que l'Australien terminait une thèse sur la télévision, certains voyaient à chaque escalier un «tournant» dans l'histoire de l'Église.

Tout en observant curieusement ce bouillonnement de situations, bouillonnement instructif et passionnant, j'essayais de garder la tête froide. Ces problèmes, au fond - une fois le décor actuel oublié - sont exactement les mêmes en 1958 qu'en l’an 58 tout court. Des laïcs au nom du Christ portent témoignage : ils seront vis-à-vis de leurs frères comme l'ont été Paul et Jacques et Thomas. C'est le même Christ. Ce sont les mêmes hommes. C'est le même apostolat.

Ces apôtres, ces disciples, ces laïcs d'aujourd'hui, comme d'alors, ont les mêmes grâces de l'Esprit Saint et les mêmes humaines faiblesses. L'éloquence ou la bredouillerie, la douceur ou l'irritabilité, la clairvoyance ou la mesquinerie sont des constantes depuis Adam et Eve. Le Saint Esprit prend ce qu'il trouve. Et le Seigneur daigne nourrir toute une foule avec ce peu qu'un enfant lui apporte : des miettes de pain. L'homme est pauvre en face du Créateur : ni le siècle, ni la technique ne changent rien à cette pauvreté de nos dons. Spoutnik ou pas Spoutnik, chacun reste avec le péché originel, et son propre bilan, qui est vieux comme Hérode, et misérable comme lui.

Le ministre atomique qui s'éprend de la femme de son voisin, il est au niveau de David et de Bethsabée, et pas plus.

L'inventeur nucléaire qui sciemment double dangereusement un camion au sommet d'une côte, il est au niveau de Caïn, et pas plus.

Le surhomme génial, répartiteur intercontinental des pétroles ou de l'uranium, incapable de découvrir à deux pas de son terrain de golf les logements insalubres de ses frères, il est au niveau du mauvais riche, et pas plus. II se présentera un jour dans sa nudité à la même porte étroite et éternelle. Il verra osciller le fléau de la balance du seul Juge. II entendra l'inchangeable sentence : « J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri... »

On m'interroge parfois avec curiosité : «  Placé en cet observatoire de la misère et de la générosité, vous devez en savoir long sur l'humanité ? A un tel carrefour des mains ouvertes ou fermées, vous devez avoir un catalogue précis des égoïstes ? »

Je réponds : «  Je n'en sais rien. Je suis incapable de juger. S'il y a des gestes maladroits et mesquins, j'ignore si leurs auteurs étaient capables d'en réaliser d'autres. Le Seigneur ne les foudroie pas sur-le-champ. II attend. Et mon rôle n'est que de suggérer, et de crier, et d'avertir, et de parler au nom des pauvres : voilà pourquoi toutes les pages de ce numéro ne sont qu'un appel suppliant à la veille de la Journée Nationale du Secours Catholique. »

A l'échelle de la création, même les meilleurs ne donnent que peu de chose. Ce sont des miettes. Mais est-ce que le Seigneur, quand il a multiplié les pains, ne s'est pas contenté d'utiliser les pauvres miettes qu'on lui présentait ? A ses yeux, elles comptent, les miettes de pain, nos humaines et quotidiennes miettes...

Mgr Jean RODHAIN.

P: S. – Il y a un an, jour pour jour, j'étais votre délégué à Gyoer, près de Budapest, au cœur du drame de la Hongrie. Jamais je n'oublierai voire générosité. Aujourd'hui l'émotion est passée, mais je vous assure que les misères n'ont point passé...