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Nativité de Marie

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « Nativité de Marie », Messages du Secours Catholique, n° 177, septembre 1967, p. 3.

Nativité de Marie

8 septembre

Voici Nazareth, paisible dans la Terre Sainte bouleversée. Et même dans cet oasis chacun guette, heure par heure, les évènements. Ici, il y a près de 2.000 ans, a donc vécu Celle dont nous fêtons le 8 Septembre la naissance. Mais comment a-t-elle vécu, ici ?

Désireux d'intégrer l’Évangile dans le réel, un conférencier « dans le vent » prétendait l'autre soir qu’à Nazareth Marie vécut une vie de travailleuse ordinaire.

Ce conférencier prétend démystifier l'Annonciation. « C'est un folklore de traditions populaires, dit-il, qui nous présente Marie sous un jour extraordinaire à Nazareth : en réalité, tout s’est passé très simplement, sans rien d'extraordinaire. »

Sans rien d'extraordinaire ! Même en présence de cent conférenciers de cette sorte, je veux tomber à genoux quand sonne l’Angelus, en osant avouer que l'Incarnation me parait le fait le plus « extraordinaire » de l’Histoire. Et je prétends que cet acte, le moins simple du monde, ne s’est pas réalisé sans répercussion profonde sur son sujet direct : la Vierge Marie.

Et ceci en raison du Saint-Esprit, d'abord, et en raison de Marie ensuite.

En raison de la nature même de l’Esprit-Saint, cette union avec une créature n’a déjà rien d'ordinaire.

Chez nous, humains, au moins dans les régions civilisées, une vie conjugale est précédée de confidences. Le plus banal des magazines enseignera que la préparation au mariage comporte un respect mutuel et des conversations confiantes. Dans une union de gens corrects, il y a, d'abord, confidences sur le passé, le présent et les lendemains. On échange des projets sur la profession, sur le budget, sur le berceau à préparer. Et une fois l’enfant conçu, ce ne sont que conversations sur sa venue et son avenir. Au soir de sa vie, comme chacun aimerait connaître ce trésor de secrets échangés à son sujet, avant sa propre naissance, entre son père et sa mère !

Ces confidences autour du berceau sont le simple devoir de respect mutuel des deux époux, et c'est un devoir rempli dans la plupart des pays civilisés.

Et quand l’époux réel n’est pas un homme ordinaire, mais Dieu en personne, je prétends qu’il ne néglige pas ce minimum de confidences des hommes, mais qu’Il les surpasse, divinement.

Est-il même imaginable que le Saint-Esprit « utilise » un être de chair sans toucher à son âme ? Même le plus sec des chimistes, limité à ses expériences de laboratoire, n’oserait se représenter ainsi l’ « Opération » du Saint-Esprit en la Vierge Marie. Il n'y a rien de plus contraire à la délicatesse de l'Esprit-Saint.

Les prévenances, les attentions, les paroles d'un père pendant les mois qui précèdent l'enfantement forment un tout avec l’acte paternel de la conception. Quel désarroi pour l’épouse si le père s'enfuit une fois l’acte conjugal accompli ! Or, ici, il s’agit du Saint-Esprit. Il s’agit donc d'une présence maintenue, permanente et extraordinaire du Saint-Esprit en Marie.

L’Esprit-Saint, dans le sacrement du Baptême ou de la Confirmation, ou de l'ordre, « marque » le sujet par l’entremise d’une imposition des mains, à dix centimètres de la tête du sujet.

Ici, d’après les expressions mêmes employées par les évangélistes, c’est une action autrement directe, autrement intime de l’Esprit-Saint en la Vierge Marie.

Quand l’Esprit-Saint illumine Paul caracolant sur son cheval, Paul en demeure ébloui à jamais.

Quand l'Esprit-Saint effleure l’âme de Thérèse d’Avila, Thérèse en reste saisie pour sa vie entière.

Or, ici, ce n'est pas une vision extérieure. L’Évangile, en des termes aussi précis que pudiques, décrit l’action intime du Saint-Esprit dans Marie. Ce n’est pas une illumination - comme pour saint Paul - ni une visite comme pour Thérèse. Ce n’est même pas - comme pour Saint François - un stigmate qui laissera une cicatrice desséchée et sans lendemain. C’est un acte qui rend Marie mère d’un enfant qui grandira en son sein.

« Par l'opération du Saint-Esprit » : si pour chanter Marie dans les livres liturgiques, bréviaire et office de la Sainte Vierge, l’Église propose comme des refrains les versets audacieux du Cantique des Cantiques, n'est-ce pas justement pour orienter nos méditations vers cette venue, cette présence et cette intimité extraordinaire entre le Saint-Esprit et Marie ?

Parlant du mariage, tous les théologiens, tous les psychologues démontrent et enseignent que le devoir de l'homme est d'épanouir sa jeune épouse dans tous les domaines. Alors, cette venue et cette présence de l'Esprit-Saint, dont la propre puissance est infinie, n’a pu produire qu'un épanouissement extraordinaire en Marie.

Car Marie n’était pas une jeune fille « ordinaire ».

Imaginons une jeune fille de valeur « moyenne » ainsi livrée à l'action directe de l'Esprit-Saint en personne. On devine à quel degré d'épanouissement - au-dessus de la moyenne - cet Esprit, fournaise d'illumination, devrait la conduire.

Or ici, il ne s'agit pas du tout d'un sujet « moyen » ou ordinaire : c'est le sujet le plus extraordinaire qui se puisse imaginer.

Depuis Adam jusqu’au dernier homme, des milliards de créatures viennent en ce monde toutes implacablement blessées par les suites du Péché originel... Une seule a été préservée. S’il y avait deux ou trois créatures ayant bénéficié du privilège de la Conception Immaculée, on pourrait les comparer entre elles. Non, il n’y en a qu’une. Elle est incomparable.

Ce n'est pas un métal rarissime, dont les laboratoires superéquipés pourraient analyser les échantillons. Non. C’est un cas unique, et à jamais disparu sur cette terre : nous ne rencontrerons jamais ici-bas une autre « Immaculée Conception ». Ce cas de Marie n'est ni simple, ni ordinaire.

Imaginons un physicien disposant de la source lumineuse la plus intense possible, et découvrant tout à coup parmi les systèmes optiques le cas exceptionnel d’une lentille ou d’un miroir totalement immaculé. Il obtiendra un faisceau lumineux incomparable. C’est pourquoi, éblouis par le reflet de l’Esprit-Saint à travers Marie Immaculée, les Pères de l’Église l’ont comparée à l'étoile du matin et au soleil en plein midi.

Si le propre de l'homme viril est d’épanouir son épouse spirituellement et intellectuellement, lorsque celui qui « opère » en Marie, la plus translucide des créatures, est le Saint-Esprit en personne, on devine, sans comprendre, jusqu’à quelle intensité va s’étendre cet épanouissement. Cet épanouissement en Marie la conduit à improviser ce « Magnificat » qui est bien le chant le plus « extraordinaire » qui existe...

Cet épanouissement nous amène, nous, à balbutier : « Ave Maria, gratia plena. »

Marie, pleine de grâces, priez pour nous, pauvres pêcheurs.

Pauvres : pauvres par naissance : tout accablés que nous sommes par ce fardeau que vous n'avez pas ; ce fardeau du Péché Originel que nous n'avons pas voulu, que nous ne comprenons guère et qui nous obscurcit les yeux, nous paralyse le cœur et nous fait trébucher chaque soir, nous, pauvres pêcheurs.

Priez pour nous, car vous avez reçu - comme personne ne le recevra jamais - le Saint-Esprit. Le fruit qu’Il produisit dans vos entrailles est béni : nous L'adorons. Mais le fruit qu'Il produisit en votre âme, nous l'ignorons : c'est votre secret.

Les imagiers vous représentent au Temple, apprenant les Ecritures. Les peintres vous décrivent en Egypte, cheminant sous la protection de Joseph.

Permettez-nous, ô Marie, d’imaginer que dès l'instant de l’Annonciation, l’infini rayonnement de la Trinité, présente en vous par la venue directe et intime du Saint-Esprit, vous a rendue pleine de grâces au-delà de tout ce qui est imaginable.

Aucun imagier, aucun peintre ne nous présentera ce cheminement secret de l'Esprit-Saint en vous, et dans votre âme ce mystérieux et continuel épanouissement. Cet épanouissement qui fait de vous Celle qui est bénie entre toutes les femmes.

Priez pour nous, pauvres pêcheurs.

Amen.

Nazareth, Juin 1967

J. RODHAIN