Vous êtes ici

Les enfants nous donnent une leçon

21 août 2017
Print

Jean RODHAIN,  « Les enfants nous donnent une leçon », Messages du Secours Catholique, n° 86, mars 1959, p. 1.

Les enfants nous donnent une leçon

Vingt poètes ont imaginé les premiers hommes assistant au premier coucher du soleil. Leur anxiété devant ce jour qui s'évanouit. Leur étonnement en se sentant devenir aveugles dans une nuit imprévue. Leur angoisse de n'avoir aucun point de repère autour d'eux et surtout aucune donnée sur la longueur de cette nuit, aucune certitude sur la réapparition possible d'un soleil disparu. Et s'il ne revenait jamais ....

Sur le chemin des siècles, l'homme inquiet reparaît sans cesse, avec en mains des calculs humains prouvant que la Providence avait mal calculé. Il suffit d'être né au début de ce siècle pour avoir appris d'abord que les réserves de charbon du sous-sol s'épuisant, nous n'aurions plus ni chaleur, ni vapeur en 1920. Ensuite on nous a démontré que les puits de pétrole américains seraient bientôt à sec, et comme ni l'Europe, ni l'Afrique ne contenaient dans leur sous-sol pas une seule goutte de cette huile minérale, c'était l'asphyxie des transports en 20 ans. Après on nous a prouvé, chiffres en mains, que la terre allait avoir trop d'habitants pour un blé trop rare. C'est tantôt une communication d'une Académie, tantôt une thèse bardée de preuves. Et puis trois ans après, on découvre l'atome (que l'on avait oublié), ou bien on s'aperçoit que la Providence avait caché et préparé dans le Sahara, plus de pétrole que dans les réserves américaines.

L'homme s'inquiète aussi du lendemain et pour aujourd'hui emploie des recettes à l'aune humaine, c'est-à-dire qui sont étriquées comme l'homme seul. Pendant ce temps le soleil tourne, la création s'épanouit, le sol et le sous-sol livrent leurs richesses préparées à merveille, et l'Évangile en 4 versets, livre plus de lumière que les tonnes de papier imprimé chaque seconde.

L'homme inquiet se laisse obséder par le film d'un obsédé, et déclare que la jeunesse triche. Au même instant, des millions d'enfants reçoivent du Créateur ce regard clair que rien ne saurait pré-fabriquer. Et ces enfants nous font la leçon .....

En France, malgré nos lois sociales, malgré un mécanisme admiré par l'univers, il reste 30 % des enfants sans soleil, c'est-à-dire sur le trottoir entre deux façades. 30 % qui n'ont pas de colonie de vacances, ni de vacances tout court.

Les urbanistes pensent à tout. Aux autos (et ils dessinent des parkings), au commerce (et ils calculent la densité des magasins), aux ordures (et ils ont des absorbeurs-broyeurs-aspirateurs d'ordures domestiques qui sont de petits bijoux d'horlogerie mécanique). Ils n'oublient qu'un détail : les enfants. Si le building de 20 étages loge 120 foyers, il y aura là dans 6 ans 500 enfants. Où vont-il s'ébattre ? La rue est aux autos. Le stade aux sportifs. Autrefois il y avait le terrain vague.

Il n'y a plus de terrain vague : rien n'est plus vague, tout est précis, précisé, entouré, mesuré, utilisé, financièrement exploité. Il reste un petit tas de sable pour cent gosses et 400 gosses sans espaces verts. Tous les responsables de l'Enfance poussent un cri d'alarme. Alors d'où viendra l'espoir. D'où surgira l'aurore ?

Pas des techniciens : ils calculent

Pas des économistes : Ils prévoient l’avenir sombre.

Pas des urbanistes : ils n'envisagent pas cet aspect de la question.

Comme toujours l'espoir surgit de l'enfant. De l'enfant qui ne calcule pas, mais qui surgit et qui vit. De l'enfant qui est l'espérance, et de l'espérance qui sans chiffres, mais comme la fleur des champs, comme l'oiseau du ciel, comme le verset ailé de l'Évangile, danse le cantique du Créateur au soleil du matin.

Je veux parler de cette folie enfantine qui s'appelle les "Kilomètres de Soleil". Sou par sou les enfants, et eux seuls, avaient entre eux déjà depuis 2 ans, économisé 25 millions de francs pour expédier au soleil des milliers d'enfants sans vacances. Cette année, cette petite histoire s'amplifie. Et pour bien "poser le problème" cette histoire a rebondi en 1959 en débutant à l'endroit où tout est apparence, un défi au mouvement, un défi à la joie : à Berck, chez les paralytiques. Oui, c'est parmi leurs lits et leurs membres plâtrés, qu'a été, à leur demande, donné le départ de la Campagne des "Kilomètres de Soleil". Pour aider les enfants sans vacances, les allongés de Berck ont voulu faire le geste symbolique du déclenchement de la Campagne. Ces immobiles y ont mis un entrain, une vigueur, une joie bouleversantes. Et lorsque nous repartions, chavirés de cette charité du cœur, l'un d'eux nous a rattrapés, pour au nom de tous, remettre le résultat de leurs privations qui n'étaient pas symboliques : ces paralysés s'étaient privés de 32.000 francs pour donner du soleil.

A combien de millions cette Campagne des "Kilomètres de Soleil"[1] va-t-elle grimper cette année ? Elle n'accepte - et c'est sa singularité - que les dons d'enfants[2]. Mais ce qui m'intrigue, ce n'est pas le graphique des millions qui monte comme un baromètre de printemps. Ce qui m'obsède, c'est de penser qu'à force de donner 20 francs (privation de ceci), 20 francs (privation de cela) (pas de cinéma cette semaine), etc, etc, ce toc toc enfantin finira peut-être par ébahir un urbaniste, puis un maire de ville importante, puis un fonctionnaire de ministère compétent, puis un électeur lucide, puis - qui sait - un ministre attentif à autre chose qu'à un dossier. Et si en 1965 "on" réservait des espaces verts pour les gosses qui naissent en 1959, je m'imagine que les "Kilomètres de Soleil" auraient bien travaillé.

Parce que, voyez-vous, quand les grands hommes se heurtent à des problèmes insolubles, la Providence - en souriant - leur fournit d'une manière enfantine, la solution.

Si vous ne devenez comme ces petits enfants, disait le Seigneur, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux,

Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Voir pages 6-7

[2] Donc les adultes ne versent pas, mais ils peuvent distribuer ces affiches aux enfants de leur entourage.